CHAPITRE V
(l'éloquence, si les textes un peu multipliés peut-être ne venaient pas trop tôt sécher les larmes et dissiper l'émotion*. « Quis dahit capiti meo aquam...'! Qui donnera de « l'eau à ma tête, des larmes à mes yeux, et je pleure- « rai...? » Et il pleure en effet, au souvenir des vertus de Blésilla, en rappelant ses derniers moments; puis il s'écrie : « Que fais-je?je voulais arrêter les pleurs d'une. u mère, el je pleure moi-même! Oui, je ne veux point « cacher ma douleur, ces pages sont écrites avec des « larmes. » Après avoir contemplé avec une certaine amertume le spectacle du vice heureux et triomphant, il se console des épreuves imposées à la vertu, en songeant au bonheur qui sera sa récompense. 11 voudrait consoler Paula par l'idée de celte éternité bienheureuse dont les délices inondent déjà l'âme de sa fille; il donne alors la parole à Jésus-Christ lui-même pour reprocher à la mère chrétienne l'excès d'une douleur qui n'est comparable qu'à l'affliction de la veuve de Prétexlatus : « Rougis, « fait-il dire au Sauveur, rougis de l'exemple d'une « païenne ; la servante du démon l'emporte sur la c; mienne : elle se représente son époux transporté au ^( ciel ; toi, tu ne crois pas, ou lu ne veux pas croire à la « félicité que ta fille goûte auprès de moi.» Et Blésilla apparaît elle-même pour essuyer les larmes de sa mère, en lui disant les joies qui l'environnent dans les cieux; puis,. ïérôme s'anime d'un souvenir de Virgile, il se rappelle le poète prometlant l'immortalité à Nisus elà Euryale % et s'inspirant à son tour d'un souffle prophétique, il s'écrie dans son légitime orgueil' : « Ton nom, ô Blésilla, « sera inscrit à chaque page de mes récits : partout où on
' Ep. XXU, ad Paulam, id., p. 64.
« Enéide, chant IX, v. 444.
• Ep. XXII, ad Paulam, t. IV, p. 59.
2ti« f.ES VOYAGES DE SAINT JÉRÔME.
« les lira, partout on parlera de toi : les vierges, les veu- « ves, les moines, les prêtres verront ton image gravée « dans ma pensée. Ta vie a été courte, ta mémoire de- « meurera éternellement dans la postérité ; je placerai « ton nom entre celui de Paula et d'Eustochium, et ja- « mais il ne périra dans mes livres. »
Nous venons de nommer Eustochium : figure ravissante comme les vierges de Raphaël ou comme l'Iphigénie de Racine, elle repose doucement les yeux dans la carrière aventureuse de saint Jérôme; étoile radieuse, elle brille au milieu des orages qui tourmentèrent la vie de notre saint; chaste apparition, elle rayonna sur l'àmo agitée de l'ermite de Rethléem, comme Réalrix sur le cœur du Dante, quand l'austère Gibelin dépouillait sa sauvage énergie aux blanches visions de celle qu'il avait aimée sur la terre, et que le ciel lui enleva sitôt pour la placer parmi les anges. Eustochium était un ange de la terre, Jérôme lui voua l'affection la plus tendre et aussi la plus pure, il l'aima pour le ciel et pour Dieu. Ses conseils aidèrent la jeune fille à triompher des difficultés qu'on lui suscita quand elle voulut offrir à Dieu le sacrifice de ses espérances sur la terre. Dans sa famille, aucuns voyaient avec peine les intentions d'Eustochium, ils s'efforçaient de les combattre, de les chasser môme, en réveillant dans le cœur de l'innocente vierge l'amour des parures auxquelles elle avait renoncé. Ainsi son oncle Hymélius lui fit un jour arranger les cheveux suivant la mode, tandis qu'il ordonnait à son épouse, Prélextata, de changer la robe simple et modeste d'Eustochium en des vêlements somptueux et dignes de sa naissance. Mais la nuit suivante, nous dit saint Jérôme, le sommeil de cette femme fut troublé par une étrange vision : elle vil un ange qui lui adressa ces terribles pa-