CHAPITRE V
rôles*: « Oses-lii bien préférer l'ordre d'un homme à « celui du Christ? porter sur la tête d'une vierge consa- « crée à Dieu tes mains sacrilèges? Elles vont se dessé- « cher; au châtiment, tu comprendras ce que lu as fait, « el au cinquième mois tu seras précipitée aux enfers ; (( si lu persévères dans ton crime, tu seras à la fois « privée de ton mari et de tes enfants. »
Eustochium était ravie d'imiter sa mère, de suivre l'exemple de son amie Marcella, et de se confier à saint Jérôme pour arriver à la perfection. Elle reçut de lui une admirable lettre sur les devoirs de la virginité ^ : c'est un traité où il enseigne à sa chère fille les privations qu'elle doit s'imposer, les compagnies qu'il faut éviter, les dangers qui pourraienl se présenter, les études à cultiver, les vertus à pratiquer pour arriver au ciel , dont il fait resplendir la gloire aux yeux de la jeune vierge, comme le prix de ses généreux efforts. On a quelquefois reproché celte lettre à saintJérôme; certains ont blâmé la crudité de son langage: comme il s'adressait à une jeune fille, on eût voulu moins de liberté dans les paroles, plus de réserve dans les images, de retenue dans certains tableaux de mœurs. Il ne faut pas juger de ces choses d'après les idées reçues dans notre société : lurbanilé romaine était tout autre que la politesse française, les maîtres du monde ne se distinguaient point parla délicatesse :leurs mœurs n'avaient pas été, comme les nôtres, épurées au commerce des femmes, qui, depuis le xvii" siècle, n'ont pas cessé d'exercer la plus salutaire influence sur nos façons et sur notre langage. C'est surtout à ce gracieux ascendant que nous devons la tleur, le parfum qui trahit notre goût des convenances,
' Ep. EVII, ad Lailam, id., p. 593.
* Ep. XVIU ad Eustodiiiin), de Virginitate.
el si les Grecs se reconnaissaient à la pureté de leur langage, les Français ont pour eux la délicatesse des manières. A Rome, on était moins difficile; on se montrait moins soucieux de la forme, plus libre dans le choix des expressions : il faut en accuser le caractère du peuple-roi et le génie de sa langue, car, au dire de Boileau :
Le lalin dans les mots brave rhonnêtelé.
D'autres ont condamné certaines peintures de mœurs injurieuses à la religion. Selon eux, Jérôme aurait dû jeter un voile discret sur les misères que, dès son berceau, l'Eglise recelait déjà dans son sein. Ces désordres existaient, noire saint les signale à Euslochium pour la tenir en garde contre le danger; il les découvre comme ils sont, il les flétrit comme ils le méritent. M. de Monlalembert a depuis longtemps absous, avec l'éloquence qui caractérise son génie % ceux qui, ne craignant pas de dire la vérité, parlent avec la franchise de saint Jérôme. Et d'ailleurs, pourquoi aurait-il gardé des ménagements? Il savait qu'auprès de ces abus étranges, à côté de ces infamies que l'on pouvait aisément compter, il y avait des vertus innombrables comme les étoiles du firmament, de sorte que la honte n'était rien en comparaison de la somme de gloire assurée au christianisme. Pouvait on rendre l'Eglise solidaire de ces turpitudes? Elle laisse à l'homme sa liberté pour le bien ou pour le malj et c'est pourquoi nous trouvons à côté de saint Jean le traître Judas. Elle n'a rien à craindre de ces défaillances; c'est une reine magnifiquement parée, quels que soient la richesse de ses atours, l'éclat de ses pierreries, il faut bien qu'elle touche à la terre; mais elle
Les Moines d'Occident^ Introduction, passim, et surtout au chap. vu.
est aussi comme le soleil qui brille sur la fange, sans que la moindre souillure vienne jamais ternir la pureté de ses rayons.
Jérôme n'écrivait pas toujours sur ce ton ; il savait varier ses couleurs, et comme le poëte,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
Les petits cadeaux entretiennent l'amitié , a-t-on dit ; Eustochiura l'avait deviné, et un jour, avec une grâce charmante, l'espiègle enfant envoya à son grave directeur des cerises , des bracelets , une colombe et une lettre \ Jérôme la remercia, et la réponse est digne des présents. Saint Jean jouait bien avec une perdrix qu'il avait apprivoisée. Comme lui, notre saint prenait ses heures de récréation; il ne tenait pas toujours l'arc tendu, de peur d'user le ressort ou de briser la corde par un effort continu. Avec une pointe de sévérité, on trouverait que cette lettre tourne à la mignardise, et que saint Jérôme a précédé Voiture dans la carrière du bel esprit. Jérusalem ornée de bracelets, Baruch recevant une lettre de Jérémie , l'Esprit- Saint descendant sous la forme d'une colombe, offrent des allusions assez recherchées aux présents d*Eustochium; ce sont bien un peu des dragées de précieux. Est-ce à dire pour cela qu'une critique morose doive, sur cette feuille légère, gracieux badinage, poser sa main froide et décharnée? S'il y a faute au point de vue littéraire, nous excuserons saint Jérôme, nous ferons comme Eustochium qui ne reproche rien à la lettre; c'est pour elle et non pour nous qu'il l'avait écrite. N'est-on pas, du reste, souvent mal venu de s'armer de toutes pièces pour attaquer quelques pages échappées à la plume d'un homme qui,
' Ep. XXIH, ad Eustoch., t. IV, p. 60.
272 LES VOYAGES DE SAINT JÉllÔME.
celles, ne savait pas les écrire pour la postérité, et qui croyait seulement amuser un ami, l'égayer, le divertir? J'aime un écrivain surpris, pour ainsi dire, en déshabillé, c'est une malice que j'ai l'air de lui avoir préparée : en retour, s'il y a quelques accidents de toilette, je suis tout disposé à fermer les yeux; ce que je ne ferais pas si, comme Buffon, il avait eu le temps de poser devant une glace, ou si je voyais apparaître le bout de ses manchettes, comme à Cydias.
Ainsi croissait dans Rome, à l'avantage de notre saint, cet ascendant fondé sur la science qui attire, affermi par par la vertu qui édifie. Sous l'influence de l'ermite de Chalcis, les dames romaines fuyaient le monde, demeuraient dans la retraite et dans le silence, étonnant la société par le spectacle d'un genre de vie imité des Pères du désert. Le grain de sénevé, confié par saint Athanase à la terre d'Occident, s'était développé', la semence de l'esprit monastique apportée d'Egypte, et jetée par ce grand admirateur de saint Antoine dans les sillons du vieux sol romain, portait ses fruits, promettait une abondante moisson. Grâce aux soins de Jérôme, les épis blanchissaient déjà au soleil d'Italie, et Marcella n'était plus à Rome la seule femme de qualité qui connût la vie des solitaires. Son palais de l'Aventin formait une communauté, où elle passait sa vie entourée de vierges et de veuves que sa sainteté instruisait et formait à la perfection-. Sainte Léa mourut à la tête d'un monastère ' : Asella dirigeait une maison qu'elle avait ouverte pour recevoir ceux qui, nouvellement convertis S de-
' MoNTALEMBEHT, Ics Mohies d'Occ/deiU, t. I, liv. 111, p. 160 et suiv. — • Ep. XCVI, ad Principiam, t. IV, p. 780. - Ldem, p. 781.
^ Ep. XX, ad Maicellam, id., p. âl.
* Le Nain de Tillemont, Saint Jérôme, art. XXV.