CHAPITRE V
l'univers, encore épouvanté du bruit des pas du géant macédonien, se sentit déchirer par de nouvelles guerres; l'esprit humain crut trouver un peu de calme à la campagne, et Théocrite composa ses idylles. A Rome, lorsque les guerres civiles eurent épuisé la république, quand les proscriptions avaient désolé l'Italie, après Marius et Sylla, César et Pompée, Octave et Antoine, Virgile écrivit ses Eglogues pour dire les douceurs de la vie champêtre, et Horace lui-même se surprit à proclamer heureux celui qui se livrait à la culture de l'héritage paternel^ . En France, Segrais après la Fronde, et après les guerres de Louis XIV madame Deshoulières, se réfugiaient à la campagne pour chanter les eaux, les prés et les bois. Le genre pastoral a son temps et sa couleur, ce n'est pas un fruit de toute saison : quand l'épopée a fait admirer ses héros, quand l'ode a exalté leurs victoires, quand la tragédie a retracé les malheurs des princes et des rois, l'églogue vient doucement arracher l'homme à ces scènes de sang, au triste tableau des misères humaines ; on dirait Virgile abandonnant le Dante dans les régions ténébreuses où il conduit l'auteur de la Divine Comédie^ pour venir nous prendre et nous promener à travers les riantes peintures et les joies innocentes de la vie des champs.
Voilà ce qui nous frappe en littérature, voilà ce que les poètes nous ont dit : ils sont l'écho de la société qui les environne, harpes éoliennes qui nous renvoient en notes harmonieuses le murmure du vent dans leurs cordes. On dépouilla ces fictions de la poésie qui les rendait si séduisantes, on ne garda que la vérité pour la mettre en pratique, et personne ne dut s'étonner de voir
' Epodon, ode II.
une foule d'âmes fatiguées de la société, se réfugier dans le calme de la retraite. La pensée qui dirige les poêles du genre pastoral et le sentiment qui pousse les solitaires ont la même racine, l'ennui du monde ; les uns chantent, les autres agissent, là on sourit à l'idéal, ici l'on s'étonne en présence de la réalité. Vers certaines époques on fuit le bruit de la foule, le tumulte des places publiques : à Rome, c'est au bruit des invasions, en France, c'est après les guerres de Louis XIV, et l'exemple des dames romaines entraînées vers la solitude par les leçons de saint Jérôme, a trouvé chez nous de nombreuses imitatrices au temps de Bossuct et de Fénelon. En effet, que de femmes, aux vu*' siècle, quittèrent tout à coup la société qu'elles charmaient, la cour dont elles étaient l'ornement, pour chercher dans la retraite une autre existence qui les attirait par le pressentiment de délices inconnues. Mesdemoiselles de Vertus % de Vigean% de Rohan% offrirent à Dieu, sous la bure des Carmélites, le sacrifice de leurs espérances sur la terre; mademoiselle Paulet^ et mademoiselle Raymond' se retirèrent à l'écart après avoir brillé dans un cercle d'élite. Deux sœurs du grand Arnauld, Angélique et Agnès, se réfugièrent dans le silence de Port-Royal % emportées par le désir de la perfection et l'amour de l'étude, qui, chez elles, étaient vertus de familles, quid gentilitiinn, dirait Pline; des cinq filles de madame de Rambouillet, trois devinrent abbesses% et mesdames de La Vallière, de
' CoL'siN, Appendice à madame de Sablé.
- Idem, De la société française au xviie siècle, t. 1, p. 82, 84, 294.
^ Idem, t. I, p. 247; t. II, p. 242.
* Idem, t. I,p. 344.
" Vy'ALCKSAEu, Études sur La Fontaine, t. I, p. 274.
" Cousin, La société française au xvii* siècle, t. II p. 64.
' Idem, t. I, p. 288.