CHAPITRE V
faire venir des dieux ! Pourquoi la croire insensible à la douce harmonie des accents qui avaient enchanté Rome, après avoir illustré et consolé la Grèce? Le génie ne se trouva pas à l'étroit dans le nouvel empire des âmes et de la raison, les mystères ne le déconcertaient pas, il ne se sentit pas défaillir sur les hauteurs de la révélation. De grands écrivains consacrèrent leurs veilles à l'exposition de la doctrine chrétienne; elle ne leur sembla point un mets fade et insipide, pourtant ils avaient étudié Platon et les philosophes, ils avaient admiré dans Homère l'aimable simplicité du monde naissant, lis éprouvaient un charme inconnu à comprendre l'Évangile, à pénétrer ses enseignements, à développer sa morale : les sublimes clartés d'une doctrine inspirée illuminèrent leurs écrits, et l'on vit naître, au milieu des Grecs et des Latins, une littérature qui offrit l'expression de la société chrétienne. Le iv" siècle en fut l'âge d'or. L'Église d'Orient comptait alors au nombre de ses enfants les hommes les plus éminents par leur sagesse et par leur science. Ils s'étaient formés aux écoles d'Athènes et d'Alexandrie, aux leçons des maîtres les plus renommés; après avoir moissonné les fleurs de l'antiquité païenne, ils passaient au christianisme pour l'enrichir des fruits de leurs études, des trésors de leur éloquence. Parmi les maîtres eux-mêmes, les uns se convertissaient; d'autres, comme Libanius, demeuraient fidèles à leur foi pieuse dans les arts de la Grèce, mais ils déploraient la perte de leurs disciples bien-aimés, à qui, en mourant, ils espéraient laisser leurs écoles.
L'Église d'Occident n'eut pas à jeter un regard d'envie sur les glorieux deslins de sa sœur aînée; les Pères de l'Église latine ont sinon surpassé, du moins égalé ceux de l'Église grecque. Rome, à qui nulle gloire ne fut refu-
sée, devint en cessant d'être la capitale de Tempire romain, le siège d'un nouveau pouvoir: elle fut toujours le centre d'où s'échappaient les rayons lumineux qui allaient porter de tous côtés la chaleur et la vie. Elle eut à sa tête l'évêque des évêques, l'arbitre suprême du monde chrétien ; tous les yeux étaient fixés sur elle, toutes les parties de l'univers voulaient être en communion avec le successeur de Pierre, le pontife romain étendit sur les différentes nations de la terre le pouvoir des clefs dont il possède la plénitude, et la langue latine devint bientôt la langue de l'Église catholique.
Rome chrétienne continua d'être le rendez-vous des savants. Tous ceux qui se sentaient nés pour de grandes choses, tous ceux qu'une voix secrète invitait à sortir de la foule, tous accouraient à la ville aux sept collines, comme si le Capitole avait seul le droit de consacrer l'immortalité du génie. Ils venaient s'asseoir à ses écoles, puiser aux sources de sa science, se réchauffer à son soleil : Africains et Gaulois, Bretons etSuèves, Goths et Dalmates se rencontraient avec étonnemenl autour de la chaire de ses grammairiens et de ses rhéteurs. Après avoir appris la langue latine et la littérature qu'elle a fait naître, aux lieux où parla Cicéron, où écrivit Tile-Live, où chanta Virgile, ils s'en allaient, chacun dans sa patrie, partager avec leurs concitoyens les richesses qu'ils avaient amassées. Toutefois aux déserts de la Libye, dans les forêts de la Gaule, sur les rochers de l'Océan, la langue latine ne conserva point sa pureté native; elle prit uu caractère particulier selon le génie des peuples, selon les pensées de l'écrivain. Loin de Rome et des bords du Tibre, elle perdit bientôt ce parfum d'urbanité, ce je ne sais quoi célébré par les anciens sous le nom de verna-