CHAPITRE V
culns sapor, saveur particulière, goût de terroir, que les étrangers ne pouvaient conserver ni à leur parole, ni à leurs écrits. Mais si la langue latine se fil entendre moins pure, moins élégante, sur les lèvres des Pères de l'Église d'Occident, elle n'en servit pas moins de vêtement à des idées nouvelles qui la modifièrent profondément, d'expression à une morale dont la hauteur et la perfection avaient échappé à Cicéron. Tel fut l'éclat qui resplendit autour des grands Docteurs de la foi, que leurs temps rappelèrent le siècle d'Auguste; Rome tressaillit au bruit de celte éloquence, elle se reconnut à ces généreux accents et se souvint des jours heureux, où, libre et reine de l'univers, elle applaudissait aux triomphes de la parole : le vieux chêne résistait à la cognée des barbares, il reparaissait couvert de fleurs et de fruits, étonnant le monde par son éternelle jeunesse et sa glorieuse fécondité.
Telle est l'impression générale que l'Église et le monde romain laissent à l'esprit après une lecture attentive des ouvrages de saint Jérôme. Ainsi, du sommet d'une colline, un voyageur jette un coup d'œil d'ensemble sur la ville qui s'étend à ses pieds; pénétrant ensuite dans l'enceinte des murs, il peut à son aise parcourir les rues, admirer les monuments, rcconnaîlre les hommes et les choses. Pourquoi ne suivrions-nous pas son exemple ? N'y aurait-il pas à la fois plaisir et profit à nous engager dans la vieille cité de Romulus, à ressusciter ses habitants, à les observer, à les étudier, à les retrouver tels qu'ils étaient avant l'invasion d'Alaric? Secouons les cendres du passé comme on a fait de celles d'Herculanum et de Pompéi, Jérôme sera notre guide au milieu de celte société romaine au iV' siècle, il nous retracera la vie, lesgoûls,les occupationsdeshommes qu'il a
ronnus, et après avoir entendu ses récits nous dirons * :
Sil mihi fas aiicUta loqui
Pandcrc rcs alla terra et caligine nicrsas.
Sallusle déclamait contre le luxe de son époque à l'ombre de sos splendides jardins; Sénèque écrivait contre les richesses avec une plume d'or sur une table de citronnier. L'étalage de la fortune fut toujours à la mode dans la patrie de LucuUus et d'Apicius. Saint Jérôme nous fait d'abord remarquer ^ « ces larges por- « tiques, ces lambris dorés, ces maisons embellies par « le travail des malheureux, par les sueurs des con- <v damnés, ces basiliques semblables à des palais, élevées « par des particuliers pour promener en plus belle de- « meure un faible mortel ; comme s'il pouvait y avoir « quelque chose de plus beau que le monde, comme s'il « valait mieux regarder les lignes de son plafond que « l'immense voûte des cieux ! » Franchissons d'un pas discret un de ces larges vestibules. Au milieu d'une foule d'invités, je m'engage à travers une longue série d'appartements ornés avec plus de profusion que de goût ; parmi les meubles divers, une étagère attire surtout mon attention, elle supporte' « des livres anciens écrits en « or et en argent sur des membranes pourprées, des co- « pies travaillées avec des lettres unciales, ce sont de « vrais fardeaux plutôt que des volumes. » Nous entrons dans le triclinium, et nous assistons* « à un de ces festins V d'une magnificence toute royale, où la vaisselle est « sculptée , où les coupes sont ciselées, où l'on sert
' Enéide, chant VI, v. 2GG.
■' Kp. XLIV, ad Marcellam, t. IV, p. 55l.
■■' Prefat. in lib. Job., t. I, p. 798.
* Ep. LXXXII, ad Ocoanum, t. IV p. G53.