CHAPITRE y
« entre autres mets délicats, des faisans cuits à point « par une chaleur lente et douce qui a pénétré les os « sans endommager les chairs. » Ailleurs il dit* : « Je « passe sous silence ces repas qui alourdissent l'esprit; « la conversation s'engage, on s'anime % on calomnie « les absents, on décrie la vie de chacun, on se déchire « à belles dents, on se dévore les uns les autres. Ainsi « s'est passé le temps du festin. Puis, quand les amis « se sont retirés, on compte la dépense ; tantôt on entre « en fureur comme un lion, tantôt on songe à amasser « de quoi vivre pendant de longues années. Dans les « vêtements on ne cherche pas seulement ce qu'il faut, « on écoute surtout le luxe et la mollesse. Dès qu'il y a « quelque chose à gagner, on a le pied leste, la parole « facile, l'oreille attentive; s'ilsurvientune perte, comme « cela arrive souvent, on paraît aussitôt le visage triste, « abattu. Le gain d'une obole nous transporte, la perte « d'un as nous accable. »
Horace avait bien raison de chanter que le bonheur n'habite pas sous ces riches lambris. Que de soucis ! que de préoccupations ! que d'ennuis * ! « Les désirs ambi- « lieux, la soif du pouvoir, le besoin de voir et d'être vu, « de saluer et d'être salué, de louer et de critiquer, a d'apprendre et de répéter les nouvelles; il faut, malgré « soi, demeurer mêlé à la foule; si nous recevons ceux « qui nous rendent visite, notre tranquillité est troublée; « si nous les renvoyons, on nous accuse d'êlre orgueil- « leux. Cen'estpas assez, il faut encore rendre ces vi- « sites, on va frapper à des portes splendides, à travers
' Ep. XLV, ad Marcellam, id., p. 553.
- Madame de Sévigné écrivait : « Il est plaisant ici, le prochain, surtout quand on a diné. » (Let. du 23 décembre 1671.) » Ep. XLIV, ad Marcell., t. IV, p. 551.
« une foule de serviteurs qui ne nous épargnent guère, « on franchit des portiques dorés. »
Nous nous plaignons d'être mal servis; les Romains l'élaient-ils beaucoup mieux? Écoutons' : « Prenez garde « aux nourrices, aux servantes, à toutes ces mauvaises « bêles quin'ont qu'un but, celui de se rassasier de notre « substance. La frugalité d'une maison est la ruine des « valets; ils croient qu'on leur fait tort de tout ce qu'ils « ne peuvent emporter. Ils considèrent ce qu'on leur « donne, nullement d'où cela vient. S'ils voient arriver « un chrétien du milieu de la rue, ils crient : C'est un « Grec! c'est un imposteur! Ils répandent les bruits les <( plus infâmes, et après les avoir inventés, ils sou- « tiennent ne faire que répéter ce qu'ils ont appris. Le « mensonge s'accrédite, il arrive aux oreilles des maî- « tresses qui le divulguent et le publient ainsi jusque « dans les provinces. »
Ce portrait des serviteurs n'est pas tlallé : plus loin notre saint ajoute encore" : « C'est une race qui se plaint « toujours. Pour se consoler, ils ne connaissent que la « médisance ou la calomnie : Celui-ci est un parasite, «■ celui-là un trompeur, un coureur de testaments, un je <( ne sais quoi enfin. »
Ce n'est pas assez, Jérôme nous conduit plus avant dans le secret de la famille romaine; sa verve railleuse s'est exercée à quelques scènes d'intérieur d'une admirable vérité, et surtout d'une originalité charmante. Ici, il nous montre une femme qui se polit la ligure, marche à pas comptés et simule des caresses ; là, il nous fait voir une autre occupée devant sa glace à se teindre, à se farder, à se rendre plus belle qu'elle ne l'est en
' Ep. XLVII, ad Furiain, id., 555.
- Ep. LXXXIX, ad maUem et filiam in Gallia comm.,^'(^, p. 733.
CHAPIÏRK V. 287
réalité'. « D'un côté, les domestiques jasent, les enfants <c crient, les plus petits se pendent au cou et aux bras de « leur mère; il faut calculer les dépenses, veiller à l'é- « conoraie : de l'autre, la troupe affairée des cuisiniers « prépare les viandes, la foule des ouvrières bourdonne, « on annonce l'arrivée du maître avec ses compagnons. « L'épouse alors, comme une birondelle, parcourt tous « les recoins, examine si les lits sont dressés, si les par- « quels sont lavés, si les coupes élincellent, si le dîner « est prêt. Ce sont là d'heureuses maisons. Mais bientôt « la musique commence, la flûte résonne, la lyre gémit, « les cymbales retentissent ; on se moque des parasites « qui s'en réjouissent, on fait entrer brillantes et parées « les victimes dévouées aux passions des convives. La <c malheureuse épouse semble prendre plaisir à ce spec- « lacle, et le chagrin la lue, ou bien elle s'en offense et « son mari la querelle. De là, des discussions, des di- « vorces. Si l'on trouve quelque maison où ces choses « soient inconnues, c'est bien rare; n'y a-t-il pas tou- <( jours les soucis du ménage, l'éducation des enfants, « les besoins du mari, la conduite des domestiques. » Dans ce tableau, la femme a le beau côté, elle excite notre compassion, el nous nous sentons tout disposés à la plaindre; autre chose nous attend. A son tour, le mari va poser en victime; Jérôme nous fait assister à ses misères, à ses tribulations. La page est digne de Piaule ou de Molière, on croirait entendre les doléances d'Euclion, les lamentations de Sganarelle' : « Que de choses il faut
* Advcrsus Ilelridium, td., p. US.
^ Adv. Joiin., lib. I, t. IV, pa'S II, p. 18!). — Ce passage est extiail d'un livie de Tlié^phraste, de Niiptiis a sapiente ineundis. L'ouvrage est perdu, mais saint Jéiôme nous le donne à connaître par un assez long fragment. Nous ne pouvons le traduire en entier, la délicatesse de notre langue se révolle en présence de quelques détails, de certaines comparaisons qui n'oUensaient point
288 LES VOYAGES DE SAINT JÉRÔxME.
« à nos matrones ! Des robes de prix, de l'or, des pier- « reries, du luxe, des servantes, des meubles magni- «'fiques, des litières, des chars. Puis les nuits entières « se passent en plaintes et en reproches. — A la prome- « nade, celle-ci était plus richement parée que moi ! — « Celle-là a tous les honneurs ; moi je suis une mal- « heureuse que tout le monde méprise! — Pourquoi « regardais lu la voisine ? — Pourquoi causais-tu avec « la petite servante? — Qu'as-tu apporté du Forum? « — On ne peut avoir ni un ami, ni un compagnon. « Aimez quelqu'un, de suite elle dira que vous la délais- « sez. Vous apprenez qu'il y a dans une autre ville un « professeur distingué, vous ne pouvez pas pour y aller « faire votre paquet et laisser là votre femme. Si elle est « pauvre, on doit la nourrir, c'est difficile : si elle est « riche, il faut la supporter, cela devient un supplice. «. Ne cessez jamais d'avoir soin d'elle, de vanter sa « beauté; si vous en regardez une autre, elle se croira « méprisée! N'oubliez pas de l'appeler maîtresse, de cé- <v' lébrer le jour de sa naissance, de jurer par sa santé, de « souhaiter qu'elle vous survive. Ayez des prévenances (' pour sa nourrice, sa suivante, le serviteur de son père, <( son esclave favori, son procurateur, ses eunuques. « Résignez-vous à aimer tous ceux qu'elle aimera. Si « vous lui abandonnez entièrement le soin de la maison, « vous serez esclave. Si vous vous réservez de com- « mander en certaines circonstances, elle dira que vous « n'avez pas confiance en elle; de là, des disputes, de la <( haine, et si vous n'y prenez garde, du poison. »
les Grecs et ne faisaient pas peur aux Latins. « Equus, asinus. bos, canis, et vilissima mancipia, vestes quoquc, et lebetcs, sedile ligneum, calix, et urceolus ficlilis proliantur prius, et sic emuntur; sola uxor non ostenditur. ne ante displiceat quam ducatur. »