‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 139 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Après la peinture non moins vive, non moins plaisante de quelques autres ennuis qu'une femme peut causer à son mari, Jérôme termine ainsi l'esquisse matrimoniale qu'il empruntait à Théophraste : « Si vous tombez ma- « lade, elle vous reproche ses larmes, et comptant sur « l'héritage, elle vend tout dans la maison. Grâce à sa « sollicitude, elle finit par vous désespérer. Au con- « traire, si elle est indisposée, il faut partager son mal, « ne pas quitter son lit. Enfin si par hasard elle est « douce, aimable, rara avis! ses douleurs nous dé- « chirent, ses dangers nous torturent. »

Je ne sais si notre saint a voulu nous donner une physiologie générale du mariage à Rome ; à vrai dire, elle n'est pas engageante. Et pourtant une première épreuve quelquefois n'a point suffi. On veut tenter un nouvel essai, et les jeunes veuves se mettent en quête de prétextes* : « Mon petit patrimoine diminue tous les « jours, l'héritage de mes ancêtres s'en va. Un serviteur « m'a manqué de respect, une servante n'a point exécuté « mes ordres. Qui donc fera mes affaires au dehors? « Qui recevra le tribut de mes terres? Qui élèvera mes « enfants ? Qui formera mes domestiques ? — Eh ! grand « Dieu ! elles allèguent pour contracter leurs secondes « noces justement la raison qui seule devrait suffire à « les en détourner. Ce n'est pas un père que cette mère ♦< donne à ses enfants, c'est un ennemi; ce n'est pas un « protecteur, c'est un tyran. La passion l'enflamme, elle « oublie le fruit de ses entrailles : au milieu de ses « enfants ignorant toute l'étendue de leur malheur, « naguère en deuil, aujourd'hui nouvelle épousée, elle « est tout entière au soin de sa toilette. »

' Ep. XLVU, atl Fiiiiam, id., p. 5C0.

Dans ces lignes, quelle connaissance du cœur humain ! quelle énergie dans la pensée, quelle éloquence dans l'expression ! Éles-vous curieux de savoir ce qui va se passer dans ce nouvel intérieur? Jérôme va nous éclairer, mais la lumière est bien triste : « Aujourd'hui l'on « dresse votre contrat de mariage, demain on vous for- « cera d'écrire votre testament. Votre mari simulera « une maladie, et il fera pour vivre ce qu'il voudrait " que vous eussiez fait en mourant. Si vous avez des « enfants de cette union, bientôt il s'élèvera des divi- « sions, des guerres intestines. 11 ne vous sera point « permis d'aimer les autres , qui vous doivent égale- « ment la vie : vous leur donnerez quelque chose en « secret, et le second mari sera jaloux du premier, « car si vous ne détestez les enfants, vous semblerez « encore aimer le père. Si vous épousez un homme (( qui ail des enfants d'une première femme, fussiezu vous la mère la plus tendre, d'accord avec les co- « médiens, les mimographes, les rhéteurs et leurs lieux « communs , chacun vous regardera comme la plus « cruelle des marâtres. Si l'un de ces enfants tombe « malade, s'il souffre de la tête, vous passerez pour « une infâme sorcière. Si vous ne lui donnez point à « manger, on vous accusera de cruauté ; si vous lui « offrez des aliments, vous serez une empoisonneuse. « Ah! quels avantages y a-t-il donc, dites-le-moi, (. dans les secondes noces , pour compenser tant de « maux ! »

Cependant, alors comme aujourd'hui, à Rome comme chez nous, on passait aisément par-dessus ces inconvénients, et saint Jérôme nous en apporte lui-môme un merveilleux exemple. Le fait se passa sous ses yeux pendant qu'il remplissait les fonctions de secrétaire au-

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