CHAPITRE V
les défaillances que Ton comptait déjà parmi les vierges romaines, et le même cri de douleur s'échappe de ses lèvres à la vue de la corruption qui portait ses ravages jusque sur les degrés du sanctuaire.
Notre austère Dalmate n'allait pas à la vertu par les sentiers doux- fleurants de Montaigne, il suivait plutôt la manière des stoïciens, et volontiers il eût pris pour devise * :
Duro
Nililur ad laudciu virliis inlcrrila clivo.
Il avait triomphé des tentations les plus violentes par la résistance la plus opiniâtre, et l'esprit du mal dut céder la victoire à son indomptable adversaire. Jérôme avait tant lutté pour assurer son triomphe qu'il s'indigne de voir faiblir les autres; ses efforts semblent avoir endurci son cœur, et s'il pleure toutes les larmes de ses yeux devant certaines misères de la pauvre humanité \ il en est d'autres qui ne sauraient obtenir de lui que des paroles dures et sévères. Il n'a point perdu le souvenir de ses fautes passées, mais il en prend occasion de censurer avec plus d'amertume des faiblesses dont il a la triste expérience. A ses yeux, succomber à l'attrait du plaisir, c'est une bassesse, manquer à son devoir, trahir ses engagements, une lâcheté, et il les flétrit avec une énergie qui se change quelquefois en violence. Pour rendre le vice haïssable, il le montre dans toute sa laideur partout où il le rencontre, chez les vierges, chez les veuves, chez les moines, chez les prêtres, et il s'emporte à des peintures où plusieurs ne purent manquer
' Su.. Italicus. Punie, cli. iv, v. 60i.
* Voir ses oraisons funèbres de Blésilla, de Fabiola. de Ptula...
Q98 LES VOYAGES DE SAINT JÉllÔME.
(le voir des altaques personnelles, car suivant la parole d'Horace, ce genre est toujours suspect* :
Suspectum genus hoc scribendi.
« Que de vierges, s'écrie Jérôme, se perdent aujour-
« d'hui dont l'Église déplore les lamentables faiblesses"^ !
« Plusieurs sont veuves avant d'avoir été mariées, elles
« cachent leur honle et leurs remords sous un habit
« qu'elles ne devraient plus porter. Si rien ne vient les
« trahir, elles marchent la tête levée, le pied léger.
« Elles emploient tous les moyens, les unes pour pré-
« venir, les autres pour faire disparaître les suites de
t< leurs coupables faiblesses, souvent aux dépens de leur
« propre vie, et alors elles meurent homicides, adul-
« tères, parricides. Les ris et les grâces les accompa-
« gnent ; le vin ne leur déplaît pas, heureuses si elles
« ne font pas aller de pair l'ivresse et le sacrilège. Une
« de leurs compagnes paraît-elle triste, fatiguée? elles
« vont la plaindre, l'appeler manichéenne. C'est logique:
« avec leur manière de voir, le jeûne est une hérésie.
« Ces femmes se promènent, se montrent en public, où
« leurs regards furlifs et provocateurs attirent après
« elles une foule de jeunes gens*. Elles portent à leurs
« vêtements une légère bande de pourpre ; la coiffure
« assez lâche permet aux cheveux de retomber; leur
« chaussure n'est pas trop étroite ; sur leurs épaules
* Satire IV, du liv. II, v. Ci.
* Ep. XVIII, ad Euslochium, t. IV, p. 32.
•'' Ailleurs Jérôme ajoute quelques traits à ce tableau : « Caliga quoque « ambulantis nigella ac nitens stiidorc ad se juvenes vocat. Papillœ faciolis « coniprlmuntur, et crispanti cingulo anguslius pcctus arctalur. Capilli, vel « in fronlem, vel in aures defluunt. Palliolum interdum cadit ut candides « nudet humeros, et quasi nolucrit, celat festina, quod volens detexerat. » (Ep. LXXIX, ad Matrem et Fillam, t. IV, p. 7-32.)