CHAPITRE V
« voltige une écharpe violelle ; leurs manches serrées « dessinent le bras; leur démarche est molle et languis- « santé. Voilà leur virginité. Qu'elles aient des adora- « leurs : je suis heureux de ne pas en être. »
Celles-là simulent une vertu qu'elles-ont perdue depuis longtemps; il y en a d'autres qui affectent une mortification qu'elles n'ont jamais eue '. « Celles-ci, dit saint « Jérôme, se donnent un air défait afin de montrer « qu'elles jeûnent. Vient-il quelqu'un, elles aussitôt de « gémir, de baisser la tête, de se couvrir le visage, à « peine reste-t il un petit coin pour voir. Leur vêtement « est de couleur sombre, leur robe en forme de sac, « leur toilette négligée. Ne vous y trompez pas, elles « ne sont rien moins qu'à jeun. »
Cette société romaine, habituellement grave et sérieuse , savait parfois se divertir. 11 n'y a pas qu'en France où l'on ail su causer; il est vrai, chez nous, un temps fut où c'était toute la vie : « On y dépensait vow lontiers son esprit, son imagination, son goût, comme « dans une œuvre d'art^ » A Rome, on connaissait aussi le charme de ces entreliens, « où le moindre évé- « nement, un mariage fait ou manqué, était un beau <( sujet de raisonner et de parler éternellement ^ » Jérôme nous introduit à la dérobée dans une de ces causeries : on a bien parlé de soi, il est juste qu'on dise un pauvre mot du prochain, et les vierges roniaincs semhlenl un peu coutumières du fait^ << On jette dans la « conversation une parole légère : c'est pour lenler une « épreuve. Si vous l'entendez avec plaisir, si vous ac-
' Ep. XVUI, ad Eustoch., id., p. 40.
* Demogeot, Liilérature française, ch. xxxii ; Louis XTVetsa Cour. ' Sévignk, lettre du 24 décembre 1670.
* Ep. XVIII, ad Eustochium, t. IV, p. 37.
« cueillez volontiers un bon mot, on louera ce que vous « avez loué, on blâmera ce que vous aurez blâmé. On (( admirera votre amabilité, votre simplicité. « Elle est « sans malice , dira-t-on , c'est une vraie servante du « Christ, c'est un. modèle de candeur. — Elle n'est pas « comme une telle, grossière, sauvage, triste, farouche; « si celle-là n'a point de mari, c'est qu'elle n'en a pu « trouver. Une pente naturelle nous entraîne au mal ; « nous écoutons volontiers ceux qui nous flattent; nous « disons bien que nous ne méritons pas ces éloges, une « modeste rougeur colore notre visage, au fond nous ne « nous sentons pas de joie. »
Je ne sais, mais je devine là une Célimène*,
Dont le cœur à railler trouverait moins d'appas S'il avait observé qu'on ne l'applaudit pas.
J'entrevois une Arsinoé dont on se moque, un Alceste qui prêche la morale. Pour épuiser la galerie de Molière, voici venir Henriette et Clitandre; ils veulent bien qu'une femme ait des clartés de tout % mais ils diront volontiers : « Ne vous piquez point d'érudition'; ne traitez « pas de sujets légers en vers lyriques; ne faites pas la « précieuse, n'imitez pas la prononciation recherchée « de quelques matrones qui affectent de ne parler « qu'entre leurs dents et du bout des lèvres; elles ont « l'air de bégayer, ne prononcent les mots qu'à demi. « A leurs yeux, le naturel est de la rusticité, » c'est-àdire, selon Calhos etMadelon, du dernier bourgeoisK
Après les vierges, les femmes ont leur tour, car Jérôme ne fait grâce à personne, et il nous retrace avec sa
' MoLiKRE, le Misanthrope, acte II, scène v. - Id., les Femmes savantes, acte 1, scène m. ^ Ep. XVIII, ad Eustochium, p. 42.
■* MouKRE, les Précieuses 7'idicnles, acte I, Ecène i.