‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 145 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

verve accoutumée quelques-uns des travers des dames romaines ' : « 11 y en a, dit-il, qui changent de vêtements « et s'habillent en hommes; elles rougissent d'être ce « qu'elles sont, se coupent les cheveux et montrent fiè- « rement leurs figures d'eunuques. D'autres portent des « capes arlislement arrangées : elles veulent revenir à « l'enfance, elles imitent les hiboux et les chouettes. »

Les veuves n'ont pas été épargnées par le rude censeur, surtout^ « celles qui ne le sont que par nécessité, « nullement de plein gré. Elles n'ont pas accepté avec « joie l'occasion de garder la chasteté. Maintenant elles « ont changé de vêlements, mais leurs goûts sont les « mêmes. On les voit promener en litière, précédées « d'une troupe d'eunuques; à leurs lèvres souriantes, à « leur visage fardé, vous ne croiriez pas qu'elles ont « perdu leurs époux, mais plutôt qu'elles en cherchent. « Leur maison est pleine de flatteurs, on y est toujours a en festins. Comme ces veuves ont acquis l'expérience « de la soumission conjugale, elles préfèrent la liberté « du veuvage : on les dit sages, on les appelle nonnes, « et après des repas équivoques apostolos sommant. »

Il y avait alors dans l'Église et dans la société romaine une cause de désordres secrets' : « C'est triste à dire, « s'écrie saint Jérôme, mais c'est la vérité! D'où nous « est donc venue la pesle des Agapètes? » Et avec une hardiesse de langage que nous ne pouvons reproduire, il découvre leur libertinage, dévoile leurs infamies, afin de dénoncer au mépris et à la honte publique ce nouveau mode de proslilulion.

La galanterie, chez les Romains, ne conduisait pas tou-

■ Ep. XVlll, ad Eusloch., p. iO.

- Idem, p. 33.

' Idem, p. 34.

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jours à ces dérèglements; mais elle se trahissait par les petits soins qu'une sainte affection repousse et dédaigne. De ce côté, nous ne sommes pas en progrès, et ceux qui, chez nous, ont inventé la carte de Tendre avec ses villes, ses lacs, ses fleuves et ses montagnes, en auraient peut-être appris des contemporains de saint Jérôme. 11 sourit d'abord, puis il s'indigne' « de ces petits présents, « de ces mouchoirs, de ces bandelettes, de ces objets « que l'on a touchés des lèvres, de ces mets auxquels « on a goûté et que l'on offre ensuite, de ces billets où « on lit, entre autres douceurs : Ma joie, mon amour, u mon cœur, ma félicité! Tous ces compliments ridi • « cules, ces fadeurs amoureuses, nous en rougissons « dans les comédies, nous ne pouvons les souffrir dans « les hommes du monde, à combien plus forte raison « dans les moines et les prêtres. »

N'oublions pas que les moines, comme les vierges dont nous avons parlé plus haut, demeuraient souvent sous ce nom entièrement libres de leur conduite et de leurs actions. Quelques-uns, abandonnés ainsi à leurs propres lumières, s'égaraient dans la voie qui conduit à la perfection évangôlique, et suivaient comme des inspirations d'en haut, les tristes fantaisies d'une âme orgueilleuse et corrompue. Nous savons l'admiration enthousiaste de Jérôme pour la vie monastique, ce sentiment remplit chaque page de ses écrits; cependant il ne fermail point les yeux sur les vices et les abus qui se glissaient déjà parmi les imitateurs de saint Paul et de saint Antoine. « Nul n'a dénoncé, dit M. de Montalembert, nul « n'a flétri plus énergiquement que lui les faux moines, « les faux pénitents , les fausses veuves , les fausses

* F.p. XXXIV, ad Nepolianum, id., 200.

« vierges. Il signale d'une main hardie toutes les fautes u et tous les périls de l'institut^ «

Voici quelques portraits tombés de la plume de notre saint, quand il parcourait l'aire du père de famille, livrant au vent ou à la flamme la paille ou le mauvais grain. « J'ai vu, dit-il, des hommes qui renoncent au « monde; ils en font du moins profession et prennent « des habits différents, mais, en réalité, ils ne changent (( rien à la chose, et leur manière de vivre est toujours « la môme. Le train de leur maison augmente plutôt « qu'il ne diminue; ils ont le même nombre de servi- « teurs, ils n'apportent aucune modification à l'apprêt « de leurs festins. Chez eux, l'or ruisselle sur les coupes « et sur la vaisselle, un essaim de valets bourdonne « autour d'eux, ils veulent porter le nom de solitaires ^ « Ceux qui sont dans la pauvreté, ou à peu près, et « qui se croient savants, se promènent en public avec la « gravité d'un directeur des pompes funèbres , pour « guetter l'occasion de faire usage de leur mordante « éloquence. D'autres haussent continuellement les « épaules, marmottent je ne sais quoi, fixent à terre « leurs regards ébahis, laissent tomber une à une leurs (^ paroles ampoulées ; accompagnez-les d'un héraut, vous K croiriez voir marcher le préfet. Il y en a que la passion « de la solitude et les jeûnes exagérés, une lecture trop « assidue et l'ennui de s'entendre toujours eux-mêmes, « nuit et jour, jettent dans une mélancolie noire; ils ont « plutôt besoin d'Hippocrale que de nos enseignements. « Certains ne peuvent renoncer à leurs vieilles habi- « tudes, à leurs anciens trafics, ils changent de nom, « mais ils exercent la même profession; le vivre et le

' MoNTAi-EMBERT, Ics Moincs d'Occideiit, t. 1, ch. m, p. IG3 - Kp. XC.V, ad Husticum,'t. IV, p. 775."

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« couvert ne leur suffisent pas comme à l'Apôtre, ils « veulent des bénéfices plus gros que ceux des gens du « monde. Jadislesédiles,queles Grecs appelaient agfora- « nomes, réprimaient la rapacité des marchands et punis- « saient ceux qui violaient les règlements établis; main- (( tenant, sous le voile de la religion, on se livre à un <c commerce inique; l'honneur du nom chrétien permet « d'être trompeur plutôt que trompé. Aucuns, j'ai honte « de le dire, mais enfin c'est nécessaire, vont tendant <; la main en public, et ils cachent de l'or sous leurs « haillons. On est fort étonné de les voir mourir en- <; tourés de richesses, quand ils avaient paru vivre « dans la pauvreté. Quelques-uns^ entassent obole sur « obole , tiennent bien serrés les cordons de leurs « bourses, et guetlentpar leurs soins obséquieux les ri- « chesses des matrones. Ils sont plus riches en religion « qu'ils ne l'étaient dans le monde. Sous le joug de u Jésus-Christ, dieu de pauvreté, ils ont plus de biens « qu'ils n'en avaient sous l'empire du démon, dieu de « la fortune. L'Église soupire à la vue de leur opu- (( lence, quand chacun naguère avait pu constater leur « indigence. »

Parmi les exemples qu'il pouvait apporter à l'appui de sa sévère critique, Jérôme rappelle un de ses souvenirs; son récit, vivement coloré, respire un vrai parfum de littérature orientale =^ :« J'ai vu récemment, dit-il, et « j'en ai bien pleuré, un moine surpris par la mort; il « laissait après lui de grandes richesses, et les aumônes « de la ville, données pour les pauvres, passèrent ainsi « à ses parents et à ses héritiers. Alors le fer caché au « fond de l'eau parut à la surface, au milieu des pal-

' Ep. XXXV, ad Heliodorum, id., p. 271. ' Ep. XCV, ad Rusticuin, id., p. 773.

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