CHAPITRE V
« miers, la myrrhe fit sentir son amertume. Qu'y a-l-il « d'étonnant? Il avait pour ami et pour allié le vice qui « spécule sur la faim des malheureux, et pour arrondir « sa fortune, il entassait ce que l'on donnait aux pau- « vres. Leurs cris montèrent au ciel, la patience de Dieu « se lassa, il envoya l'ange de ses vengeances dire à ce (( nouveau Nabal : « Insensé, cette nuit on te demandera « compte de ton âme ! Les richesses que tu as amassées, « aux mains de qui vont-elles passer? »
L'âpre vivacité de Jérôme apparaît surtout dans les attaques dirigées contre les mœurs de quelques prêtres romains*, vv car, suivant la loi de l'humanité, dit « M. Villemain , les vices se glissaient à la suite des « vertus qui avaient étonné le monde. >> Le saint docteur n'a pas cru devoir jeter un voile discret sur les coupables ; au contraire , il les accuse hautement et les condamne sans pitié. La sentence ne frappait que de rares exceptions, de là peut-être la sévérité du juge. Quelle que soit d'ailleurs la qualité des personnes qu'il .censure, notre Dalmate ne sait pas user déménagements; dans son langage éclatent toujours la même liberté, la même amertume^ : « J'ai honte de le dire, s'écrie-t-il, « mais il y a des hommes qui se font prêtres ou diacres « pour avoir une plus grande liberté dans leurs relations. « Ils sont tout occupés de leurs vêlements, qu'ils exha- « lent d'agréables senteurs; de leurs pieds, qu'ils ne « flottent pas dans une chaussure trop large. Leurs che- « veux sont bouclés avec le fer, leurs doigts brillent du « feu des diamants; de crainte de l'humidité, à peine ef- « fleurent-ils la terre du pied. Vous croiriez voir de jeunes « époux plutôt que des prêtres. Quelques-uns bornent
* M. Villemain, Tableau de l'éloquence chrélienne. Saint Jérôme.
* Ep. XYllI, ad Euslochium, t. IV, p. 40.
« leurs soins, leurs éludes à savoir les noms, à connaître v( les demeures elles habitudes des matronesJe vais vous « donner exactement et en peu de mots la description « de l'un d'entre eux; il est fort exercé dans cet art; au « maître vous connaîtrez les disciples. Le soleil com- « mence à paraître, notre homme se lève en toute hâle, « règle l'ordre de ses visites, choisit les chemins les plus « courts, et cet imporlun pénètre indiscrètement jusque « dans la chambre des personnes endormies. Remarque- « t-il un coussin, une nappe élégante, voit-il un joli « petit meuble, il le loue, l'admire, le louche, se plaint « de manquer de ces choses, el il l'arrache plutôt qu'il « ne l'oblienl, car on a peur d'offenser le courrier de la « ville. Il est ennemi de la chasteté, ennemi de la mor- « tificalion, et juge d'un repas à l'odeur des viandes; il « a l'air arrogant et hardi; toujours prêt à médire, par- « tout où vous irez, il se rencontrera le premier sur vos « pas. Y a-t-il des nouvelles? il en est l'auteur ou le pro- « pagaleur. A chaque heure il change de chevaux, il « les a si liers, si fringants que vous le prendriez pour « un parent du roi de Thrace'. »
Ce portrait est une personnalité manifeste ; d'autres y ressemblent fort ^ Ainsi nous lisons dans la lettre à Népotien : « C'est une honte pour les prêtres d'as- « pirer à devenir riches. Tel naquit dans une pauvre « cabane, dans une humble chaumière, à peine avail-il « du mil et du pain d'orge pour apaiser sa faim, au- « jourd'hui il dédaigne les mets les plus délicats. Il sait (K les noms el les différentes espèces de poisson, il « excelle à deviner sur quel rivage ont été péchés les « coquillages, et vous dira sans peine d'où vient votre
* Ep. XVlll, ad Eustochium, id., p. 41.
* Ep. XXXIV, ad Nepotianum, ici, p. 2G1.