‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 147 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« gibier. 11 est heureux de voir servir une pièce fine et « recherchée, plus heureux encore de la voir décou- « per. »

« J'en connais d'autres qui s'abaissent à se faire les « esclaves de quelque vieillard, de quelque vieille sans « enfants, dont ils assiègent la chambre, le lit même, <( descendant aux attentions les plus humiliantes, et « surmontant toutes les répugnances pour soigner des « infirmités dégoûtantes. Le médecin entre : ils pâlis- « sent, et demandent d'une voix tremblante si le malade « va mieux. Que les forces du vieillard se raniment un « peu, les voilà malades eux-mêmes. Ils s'efforcent de « paraître joyeux, au fond du cœur ils sont désolés. Ils « craignent de perdre leur peine, et ce vieillard vivace « est à leur avis un nouveau Malhusalem. »

Les coureurs de testaments avaient toujours été comme les parasites, un des fléaux de la société romaine, et la verve des satiriques s'était souvent et heureusement exercée sur ce sujet. Mais au temps de Jérôme, l'abus devint tel qu'il fallut une loi pour défendre les pauvres moribonds et sauvegarder leurs dernières volontés \ « Je rougis de le dire, les prêtres païens, les comédiens, « les cochers, les personnes les plus infâmes peuvent « hériter; la loi le défend aux clercs et aux moines seu- « lemenl, et ce ne sont pas des persécuteurs mais des « princes chrétiens qui l'ont voulu. Je ne me plains pas « de la loi, je suis désolé que nous l'ayons méritée ; le « remède est bon, pourquoi m'être blessé et en avoir « besoin? La loi est sage et sévère, cependant ce n'est « pas un frein suffisant contre l'avarice, on se joue de ses « défenses par de frauduleux fidéicommis. »

' Ep. XXXIV, id., p. 260. — Cod. Théod., liv. XVl, tit. Il, de Episc. Ecoles. et Ckricis, xx.

Saint Jérôme nous parle de celle loi avec un respect el une discrétion qui ne laissent rien à désirer. En recueillant dans ses écrits les traits qui composent le tableau de l'Église et de la société, nous avons en vain cherché quelques détails sur la politique, quelques aperçus sur le gouvernement. En tout ce qui tient à ces matières, il est d'une retenue ou d'une indifférence étrange : s'il admire la majestueuse grandeur de la dignité consulaire, c'est au temps où les faisceaux se montraient environnés du prestige de la puissance; alors ils étaient entre les mains des patriciens, les patriciens seuls pouvaient élever jusque-là leurs rêves d'ambition *.« Mais « toute cette gloire, dit-il, ne tarda pas à disparaître du « jour où l'on vit de véritables paysans s'accoutumer « aux honneurs du triomphe, et le consulat passer aux « mains d'un soldat, d'un barbare. )> Les grands souvenirs de Rome républicaine attirent ainsi sur les lèvres de notre Dalmate l'expression de quelques regrets; une autre fois le despotisme d'un empereur hérétique lui arrache certaines expressions assez peu respectueuses pour la majesté souveraine ^ Après cela nous ne trouvons plus rien; on serait tenté de croire que, soucieux par-dessus tout de son indépendance et de sa liberté, il disait avant Montaigne': « Les princes me « donnent prou, s'ils ne m'ôtent rien; et me font assez « de bien quand ils ne me font point de mal : c'est tout « ce que j'en demande. »

Tel est le spectacle que nous présentent l'Église et la société romaine dans les écrits de saint Jérôme : son

* Ep. LIV, ad Pammach., id., p. 585.

* Beslia morilur, dit-il en parlant de Constance. Dial. adversus Lucif., t. IV. p. 301.

* Essais de Montaigne, liv. 111, ch. ix.

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