CHAPITRE V
rude pinceau n'a point adouci les ombres; après lui nous nous somnnes bien gardés de les atténuer, elles ne nous font pas peur. Malgré ces faiblesses et ces défaillances qui demeurent toujours comme un dernier ferment du paganisme inhérent à notre nature, l'Église s'est établie. Jérôme nous offre sans cesse la magnifique peinture de son développement, de ses progrès : le monde ancien s'est rajeuni sous l'influence d'un nouveau soleil, l'esprit de Rome et d'Athènes s'est évanoui pour faire place à des idées plus grandes, plus nobles, plus généreuses. La lutte est finie, le christianisme triomphe, le paganisme s'avoue vaincu; ses derniers partisans, étonnés de la solitude qui les environne au milieu de leurs familles devenues chrétiennes, se sentent déjà gagnés à la foi de leur fils et de leurs petits-fils'. L'image des deux sociétés nous apparaît resplendissante de grâce et de vérité dans un groupe charmant que saint Jérôme offre lui-même à nos regards pour achever celle élude ^ Un grand prêtre de Jupiter, Albinus, couronné de cheveux blancs et revêtu des insignes de sa haute dignité, lient sur ses genoux sa petite-fille consacrée au Seigneur. Il contemple avec amour ce frais boulon de rose qui réjouit sa vieille tige*, et le vieillard sourit doucement à l'enfant qui redit en bégayant Vallelnia qu'elle vient d'enlendre chanlerà sa mère.
' « Jam candidat us est fidei qiiem flliorum et nepotum credens tuii)a cir- « cumdat. » Ep. LVll, ad Lœtam.
* Ep. LVIl, ad Lœtam, t. IV, p. 590, ^ Idem. « Kosam gaudet ex se natam. ».
Saint Jérôme et ses envieux.
La Bruyère allait publier son livre des Caractères, quand un de ses amis, M. de Malezieux, lui dit* : « Voilà « de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup « d'ennemis. » Le spirituel moraliste avait déjà luimême fait sa confession en terminant son ouvrage^ : « Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne, « et si on les goûte, je m'en étonne de môme. »
Saint Jérôme se trouvait alors à Rome dans une position assez semblable à celle de La Bruyère : « En atta- « quant les vices, dit-il, j'ai offensé les personnes '. » En effet, il souleva contre lui les hommes pervers qu'il pouvait avoir blessés dans ses écrits et ceux qui s'y crurent désignés; il eut tous les ennemis que suscite la satire, et ceux que donne le succès, car on commençait à s'étonner dans Rome des merveilles opérées par notre saint, et aucuns voyaient d'un œil jaloux l'ascendant que prenait ce prêtre voyageur sur Télite de la société chréiienne.
On essaya d'abord d'ameuter le peuple contre lui , parce qu'il attirait au monachisme les grandes dames romaines : dans maintes circonstances, entre autres aux funérailles de Blésilla, lorsque l'on emportait Paula évanouie, il entendit la foule irritée vociférer autour de lui^:
* Œuvres de La Bruyère, Notice.
Caractères, à la fin.
Ep. XXVI, ad Marccllam. t. IV pars II, p. 63. ' Ep XXII, ad Paulam, id , p. 59.
« Jusques à quand gardera-t-on dans la ville cette
« race détestable de moines? Qu'on les lapide! qu'on
« les précipite dans le fleuve! Ils ont séduit cette
« pauvre matrone, elle ne voulait pas être des leurs,
« on le voit bien; car jamais païenne ne pleura tant
u ses enfants. » D'un autre côté les peintures qu'il avait
retracées armèrent contre lui les mauvais moines, les
vierges coupables, les veuves déréglées, les ministres
indignes dont il notait les écarts avec une aussi cruelle
vérité :
.... Doluêrc cruento Dente lacessiti'.
Celte éloquence ardente, passionnée, qui ne respecte pas toujours les personnes, ne réussit guère à toucher les âmes et à les convertir. Il est sans doute nécessaire de flétrir le vice, de le découvrir tel qu'il est dans sa laideur, et comme un habile médecin, de signaler les ravages du mal pour faire sentir la nécessité du remède; mais faut-il pour prévenir la contagion, montrer du doigt les malades? Pour peindre le vice sous ses véritables couleurs, faut-il lui donner une forme, lui prêter une figure, un corps, en faire une personnalité? Les amis de Jérôme , eux-mêmes , s'édifièrent peu de ces petits portraits de morale qu'il exposait sans pitié, comme nous l'avons vu, aux traits du ridicule. Ces esquisses ressemblaient fort aux Caractères de La Bruyère, il n'y manquait que le nom, et la malignité publique l'avait bientôt trouvé.
Marcella eût souvent voulu imposer silence au terrible Dalmate, et tempérer sa brûlante hyperbole^; elle re-
' Horace, Épltres, liv. II,, I, v. 150. « Ep. XXV, ad Marcellam, t. IV, p. G2.
doutait pour Jérôme l'aprelé de cette éloquence et craignait que sa virulente censure ne lui suscitât de nouveaux ennemis. Nous jugeons comme elle ces peintures morales : nous avons excusé notre saint de les avoir retracées sous des couleurs un peu vives, dans sa lettre à Euslochium ; nous ne l'avons pas condamné parce qu'il a révélé les hontes qui peuvent passer dans l'Église sans porter alteinte à la pureté virginale de l'épouse de Jésus-Christ; ce que nous reprochons à saint Jérôme, c'est de n'avoir pas assez respecté les hommes en critiquant leurs travers , d'avoir blessé les personnes en attaquant le vice. Sans le vouloir, il suivait la cruelle maxime du stoïcien Thrascas : Qui vitia odit, hommes odit. Une terrible tempête grondait sourdement contre cet audacieux censeur, attendant, pour éclater, le moment où il serait privé de son protecteur Damase. La première attaque que ses envieux dirigèrent contre lui fut amenée par ses travaux d'Écriture sainte. On sait la foi que le pape avait dans la science de son secrétaire, on n'a pas oublié les travaux qu'il lui confia sur les Psaumes et sur les Evangiles* : Jérôme voulut compléter son œuvre et reviser tout le Nouveau-Testament. On avait déjà crié contrôles corrections des Evangiles, on recommença cette fois avec plus de violence, et notre saint écrivit à Marcella une lettre en réponse à ces clameurs d'une jalousie non moins ignorante que maladroite ^.. « Je « pourrais à bon droit, dit-il, mépriser ces misérables « critiques, car c'est en vain que l'on joue de la lyre « devant un âne; cependant, de peur que suivant leur « habitude, ils ne m'accusent d'être orgueilleux, je leur « dirai : M'avez -vous donc cru d'un esprit assez lourd et
* Voir ci-dessus, Sainl Jérôme et h pape Damase, p. 240. » Ep. XXV, ad Marccllam, t. IV, p. Cl.
« d'une ignorance assez crasse (à leurs yeux cela passe « pour de la sainteté, ils se vantent d'être les disciples « des pêcheurs*, comme si la sainteté consistait à ne « rien savoir), pour penser que la moindre parole du « Sauveur dût être corrigée, ou pût ne pas être ins- « pirée ? »
En effet, Jérôme ne voulait que rendre à la version
latine la pureté du texte grec , aussi ajoute-t-il : « Si
« les eaux limpides de cette source ne leur plaisent
« point, qu'ils aillent boire à leurs ruisseaux fangeux.
« Je vous vois, poursuit notre saint s'adressant tou-
« jours à Marcella , froncer le sourcil en lisant ces
« lignes , et craindre que ma franchise ne devienne
« une nouvelle occasion de disputes : si vous étiez
« plus près, vous me mettriez la main sur la bouche
« pour m'empêcher de dire ce qu'ils ne craignent pas
« de faire. Dites-moi donc ce qu'on me reproche. Ai-
« je ciselé des dieux sur la vaisselle? Ai-je dans des
u repas chrétiens offert aux yeux des vierges les
« embrassements des satyres et des bacchantes ? M'est-
« il arrivé de parler mal de quelqu'un? m'a- 1- on vu
« m'attrister de voir les pauvres devenir riches? m'a-
« l-on entendu condamner les funérailles où l'on va
« recueillir des héritages? J'ai eu le malheur de dire
« une seule chose, que les vierges devraient être plus
u souvent auprès des femmes qu'en compagnie des
' C'étaient les héritiers des étroites doctrines des Tatien et des Tertullien, dont parle M. de Broglie, qui professaient les mêmes opinions que Julien sur les bornes où devaient être renfermées les sciences chrétiennes, a Pour eux, " continue l'auteur de l'Église et l'Empire romain, une foi, naïve, ignorante, « dédaigneuse de la sagesse humaine, la foi des premiers et obscurs disci- « pies des Apôtres, était l'état idéal et parfait d'une âme fidèle. lis redoutaient « la foi savante dont la haute société chrétienne, plus récemment convertie, « avait contracté l'habitude et sentait vivement le besoin. » {Constance et Julien, t. 11, part. II, ch. vi, p. 2l9.)
« hommes, la ville entière s'est senlie blessée à la « prunelle de l'œil, et maintenant chacun me montre au « doigt. »
Il raconte ailleurs la guerre qu'on lui faisait, il nous dit les traits envenimés dont la haine et l'envie ne cessaient de l'accabler. Les uns le regardaient comme un scélérat chargé de tous les crimes * : « Je suis un infâme, « un fourbe, un menteur, un satané trompeur. » Les autres s'en prenaient à ses liaisons et interprétaient mal chacune de ses démarches : « Celui-ci calomnie mon « rire, celui-là médit de mon visage, un autre suspecte « ma simplicité. J'ai vécu trois ans parmi eux. Souvent « une société de vierges m'environnait, je leur expli- « quais les livres saints de mon mieux. L'élude avait « engendré l'assiduité, l'assiduité la familiarité, la fami- « liarité la confiance. Qu'elles disent si jamais elles ont « rien observé en moi qui ne fut digne d'un chrétien ! « Ai-je reçu de l'argent de quelqu'une d'elles ? N'ai-je pas « refusé tous les présents petits et grands? L'or d'aulrui u a-t-il jamais résonné dans ma main? Mes paroles ont- « elles été équivoques, mon regard provocateur? »
C'étaient là des ennemis déclarés ; au moins ne se cachaient-ils pas, Jérôme pouvait les combattre et repousser leurs attaques. Mais après eux venaient les hypocrites, ceux qui n'ont pas le courage de leur haine, les lâches : « Ils me baisaient les mains, dit-il, et me « déchiraient de leurs langues de vipères; ils me plai- « gnaient du bout des lèvres, au fond du cœur ils jouis-
' Ep. XXVlll, ad Asellam, t. IV, p. GG.«Ego probrosus, ego vcrsipcllis et « lubricus, ego'mendax et Salanœ arte decipicns... Aliiis incessum meum B calumniabatur et risum : et ille vultui deliahebat; hic insimplicUate aliud « suspicabatur.... Oéculabantur mihi manus quideni, et ore vipereo detrahe- « bant : et dolebant labiis, corde gaudebant. — Infamiam falsi criininis ini- « putarunt. »