‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 150 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

(( bien qu'on n'y voie goulte ; comme si les Parques

« ne se nommaient pas ainsi, quoiqu'elles n'épargnent

« personne; comme si les Furies ne s'appelaient pas

u Euménides, bien qu'elles ne soient rien moins que

« bienveillantes. Si vous vous fâchez à la descrip-

« lion de chaque objet déplaisant, je vous dirai avec

« Perse ' :

Optent te gcnerum rex et regina, puellœ

Te rapiant; quidquid calcaveris, hoc rosa fiât.

« Je vais pourtant vous donner un conseil et vous dire « ce qu'il faut cacher pour ne point nuire à vos grâces : « que l'on ne vous voie point le nez sur la figure, que « l'on n'entende pas le son de voire voix, alors vous « pourrez sembler réunir éloquence et beauté. »

Nous reconnaissons à ces traits l'impétueux Dalmate, il avait l'âme profondément ulcérée : c'est le lion blessé qui déchire sa proie, c'est l'athlète meuriri qui étouffe son adversaire. Jérôme était un peu de celte famille dont Horace a dit^: Genus iiTitahile vatum. Faut-il s'étonner de cette susceptibilité? Ceux qui vivent dans les régions supérieures sont plus sensibles aux tristes réalités de la terre : leur temps se passe en compagnie des morts, ils viennent se heurter aux vivanis; ils étaient accoutumés à admirer le vrai, le beau, le bien, ils demeurent stupéfaits en voyant le mal, le faux, le laid attirer les regards et l'admiration des hommes. Tout cela était exclu de leur monde , de cette république qu'ils se créaient à l'exemple de Platon, mais hélas! elle reposait sur des fondements aussi peu solides que celle du philosophe. Au désolant spectacle de ces iniquités, Jérôme n'est pas

• Sat. II, V. 38.

* ÉpUres, liv. 11, ii, v. 102.

maître de son indignation, il éclate en paroles amères* : « 0 envie, s'écrie-t-il, lu te déchires toi-même la pre- « mière ! ô esprit infernal , lu poursuis toujours les « saints! Paula et Mélanie sont de toutes les dames ro- « maines les seules qui soient devenues la fable de la « ville, elles qui ont foulé aux pieds leur fortune et « quitté leurs enfants pour arborer la croix du Christ, (( comme un étendard de piété. Si elles allaient à Baies ^ a si elles se servaient de parfums exquis, si la richesse « et le veuvage n'étaient pour elles qu'une occasion de « luxe et de libertinage, alors on les respecterait, on « proclamerait même leur sainteté. «

Quelle était donc la vie de ceux qui s'attachaient ainsi à Jérôme, comme le taon au bouillant coursier qu'il exaspère par ses incessantes piqûres? Notre saint n'a pas manqué de mettre en parallèle leurs goûts et les siens, afin que le contraste en éclairât mieux la différence' : « Vous vous êtes rassasiés de faisans, dit-il à ses en- V vieux, vous vous glorifiez d'avoir mangé de l'estur- « geon, moi, je n'ai pris que des fèves; vous aimez le « fou rire d'un cercle de bouffons, je préfère les larmes « de Paula et de Mélanie; vous jetez des regards de « convoitise sur le bien d'autrui, elles n'ont que du mé- « pris pour leur fortune; vous savourez le vin mêlé de « miel, elles trouvent plus de goût à l'eau pure. Vous « pensez avoir perdu tout ce que vous ne pouvez saisir, (( manger, dévorer à l'instant, elles désirent les biens de « l'autre vie et fondent leurs espérances sur les paroles

' Ep. XXVni, ad Asellam, t. IV. p. G6.

- Properce trouvait que Cynlhie se compromettait en y restant : Tu modo corruplas quam primum desere Baias,

(Saint-Mauc GiRARDix, Souvcnirs de voyages, 1. 1, p. 16.) ' Ep. XXVin, ad Asellam, t. IV, p. 67.

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