‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 154 sur 236 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Après un séjour de quelques semaines à Salamine , notre saint docteur prit congé de l'évêque Epiphane pour se rendre à Antioche\ Il y retrouva saint Paulin, qui le retint en ces lieux où ils s'étaient unis d'amitié au milieu des troubles et des dissensions ^ Et puis notre voyageur n'arrivait-il pas de Rome? n'avail-il rien à dire à Paulin de la ville éternelle, de ses habitants, que l'évêque d'Antioche avait édifiés par ses vertus lors du concile? Jérôme ne sentait-il pas le besoin de se consoler lui-même, en versant dans le eœur d'un ami le trop plein de ses tristesses et de ses amertumes?

Pendant qu'il revoyait des pays et des hommes dont la mémoire lui était demeurée si chère, son absence se faisait sentir à Rome; Paula en fut plus attristée qu'aucune autre, aussi vers cette époque prit-elle la résolution d'exécuter le projet, qu'elle caressait depuis longtemps, de quitter Rome pour se retirer en terre sainte. Nous l'avons vue donner l'hospitalité à saint Epiphane, et recevoir chez elle saint Paulin avec saint Jérôme' : les récits des deux prélats sur la vie monastique en Orient avaient fait une profonde impression sur son âme; elle ne se sentit plus qu'un désir, celui de laisser là sa maison, sa famille, ses enfants, ses biens pour courir au désert sur les traces de Paul et d'Antoine. Quand vint pour ces évoques le temps de retourner à leurs Eglises, elle eût voulu partir avec eux; son esprit et son cœur les suivirent dans le voyage. L'éloignement de Jérôme, les calomnies qui en avaient été cause, donnèrent à ces dispositions de Paula un caractère plus décidé: son dessein fut bientôt arrêté, et un jour on la vit descendre elle-

• Apol. adv. Ruf., loc. cit. , ^

* Voir ci-dessus, Saint Jérôme à Antioche, p. 153.

» Ep. LXXXVI, ad Eustoch., t. IV, p. G72. j .

même au port avec son frère , ses parents, ses amis , ses enfants , qui s'efforçaient tous de la toucher et de la retenir. Brisant d'un seul coup les liens qui l'attachaient à l'Italie, séchant les larmes que lui arrachaient les prières de son fils Toxotius et les sanglots de sa fille Rufina, elle dit adieu à ce qu'elle laissait de plus cher au monde. Après avoir partagé sa fortune entre ses enfants, désormais libre de toute inquiétude, débarrassée de tout lien terrestre, poussée par l'héroïsme que l'Evangile demande à ceux-là seuls qui veulent être parfaits, elle s'embarqua, suivie de sa fille Eustochium, depuis longtemps associée à ses goûts et à ses projets. Toutes deux firent la même traversée que saint Jérôme, seulement elles voulurent voir l'île Pontia, illustrée par le souvenir de Flavia Domitilla, exilée sur ces rochers pour la foi, sous le règne de Domitien*. Un calme plat les surprit entre Charybde et Scylla, puis leur vaisseau gagna péniblement Méthone, située sur la côte occidentale de Messénie*. Paula demeura quelque temps dans cette ville pour se reposer, ensuite traversant les Cyclades, côtoyant Rhodes et la Lycie, elle aborda à Cypre. Saint Épiphane lui rendit avec joie l'hospitalité qu'elle avait été si heureuse de lui offrir à Rome ; il la retint dix jours qu'elle employa à visiter les monastères et à distribuer des aumônes. De là, elle s'embarqua pour Séleucie afin de se rendre à Antioche; saint Jérôme n'était pas encore parti; après quelques jours passés auprès de saint Paulin, ils prirent ensemble le chemin de Jérusalem, et l'on vit au milieu de l'hiver la fière patricienne, habituée

* Chronicon Hier on. ad an. 16 Domitiani.

* PoMPONius Mêla, Stuabon, liv. YIH, ch. iv. « A midi nous jetâmes Tancre devant Modon, autrefois Méthone en Messénie. » Chateaubriand, Itin. de Paris à Jérus., part. I.

Page 1