CHAPITRE VI
de la sorte, n'était-ce pas prévenir M. Saint-Marc Girardin écrivant ces lignes * : « Je plains les savants qui « lisent les livres et qui ne voient pas les lieux; mais je « plains encore bien plus les voyageurs mondains qui « voient les lieux et qui ne lisent pas les livres. Il y a je « ne sais combien de choses que les lieux leur auraient « dites s'ils les avaient interrogés à l'aide des livres. Les « livres à leur tour disent moins quand les lieux ne les « expliquent pas. »
Jérôme et ses compagnons commencèrent par visiter Jérusalem : n'avait-elle pas droit aux prémices de leur pieuse curiosité? « Combien d'évêques, s'écrie notre « saint, combien de martyrs, combien de docteurs sont « venus à Jérusalem! ils auraient cru avoir moins de « piété et de science, s'ils n'eussent adoré Jésus-Christ « dans les lieux mêmes où l'Évangile commença à briller « du haut de la croix. »
Depuis la montagne de Sion jusqu'au Calvaire, depuis le prétoire et la colonne où l'on flagella Jésus, jusqu'au sépulcre où il fut enseveli, que de pèlerinages n'inspira pas à nos voyageurs une foi ravivée par l'aspect de ces lieux, où chaque maison, chaque arbre, chaque pierre rappelait à leur mémoire un souvenir des saintes lettres ! Paula distribua des aumônes aux pauvres de Jérusalem, et l'on prit le chemin de Bethléem en passant par le tombeau de Rachel, situé à droite de la route. A la vue de cette humble bourgade, en présence de la crèche, l'illustre patricienne n'essaya pas de dominer l'émotion qu'elle éprouvait ; dans sa ferveur elle crut assister à tous les mystères de la naissance du Sauveur : « J'entendais, dit « Jérôme ^ Paula jurer qu'elle voyait des yeux de la foi
' Souvenirs de voijages, préface, t. 1.
* Ep. LXXXVI, ad Eustoch., loc. cit., p. 674. —Chateaubriand a réuni
« l'Enfant-Dieu enveloppé de langes, l'étoile resplendis- « santé, les mages, la Vierge, saint Joseph et les ber- « gers. Pauvre pécheresse que je suis, s'écriait-elle, « je puis baiser l'étable où mon Seigneur est né, prier *< dans la grotte même où la Vierge mère a mis au « monde mon Sauveur. C'est ici le lieu de mon repos, car u c'est la patrie de mon Dieu ; j'y établirai ma demeure, « parce que mon Sauveur l'a choisie pour lui-même. » Paula se faisait à son tour l'interprète des sentiments de saint Jérôme, elle avait compris son vœu le plus cher et deviné sa plus douce espérance.
Auprès de Bethléem se trouve la tour d'Ader*. Jacob gardait là ses troupeaux, et les bergers des environs entendirent les anges chanter dans les airs l'hymne de la Nativité : Gloria in altissimis Deol
La petite caravane ne s'y arrêta pas, elle continua sa marche vers Gaza, en méditant sur la conversion de l'eunuque de la reine d'Ethiopie; cette ville était célèbre en Palestine : fondée par les Evéens, elle tomba au pouvoir d'une horde d'envahisseurs partis de la Gappadoce, qui s'y établirent après avoir massacré les habitants. De Gaza, tournant à droite, ils virent Bethsur et Escol, qui signifie grappe de raisin, parce que ce fut le signe que les espions en rapportèrent à Josué, pour lui marquer la fertilité du pays.
A peu de distance, on s'empressa de montrer à notre saint la cellule de Sara, le berceau d'Isaac et le chêne d'Abraham. Chébron, ou Cariath-Arbé, s'offrit ensuite à leurs regards; on l'appelle la Ville des quatre hommes, Adam, Abraham, Isaac et Jacob, que les Juifs disent y
dans quelques pages de son Itinéraire tous les souvenirs qui se rattachent à Bethléem.
* De situ et nom. loc. licbr., Ader, Ga»a. Bethsur, Escol.