‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 16 sur 236 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Je Victorinus, saint Jérôme put-il échappera l'enlraînenient général, et necompta-l-il point parmi les disciples du rhéteur tant célébré? Il ne le dit nulle part expressément, et l'on chercherait en vain dans ses écrits un témoignage clair et précis de sa part pour fixer nos incertitudes sur ce point. Et même quand il parle de Donalus, il semble se faire un honneur de l'avoir eu pour maître* et il s'empresse de dire qu'il a été son disciple , tandis qu'aucun passage ne nous le montre engagé dans des relations aussi intimes avec Victorinus. Cependant il nous apprend lui-même quelque part que l'éloquent professeur donnait trois causes à l'obscurité des écrits ' : la grandeur du sujet, l'ignorance de l'écrivain, la sottise du lecteur. Rapprochons maintenant la préface de son Commentaire sur l'Epître aux Galates% où il dit que Victorinus enseignait la rhétorique à Rome au temps de son enfance, c'est-à-dire lorsqu'il y arriva de Stridon à l'âge de dix-huit ans, et si nous nous rappelons son goût pour l'étude, si nous nous représentons cet esprit si curieux d'apprendre, si âpre au travail, si nous songeons enfin que c'est ici le même Jérôme qui plus tard, à Gonstàntinople, se fera le disciple de saint Grégoire de Nazianze et dans Alexandrie l'auditeur assidu du savant Didyme; le même Jérôme qui, livré dans sa grotte de Rethléem à l'élude de la langue hébraïque, s'en ira de nuit consulter un vieil israélile pour lui dérober les secrets de l'idiome sacré, il nous paraîtra prouvé que Jérôme dut assister aux leçons de Victorinus. Il suivit ces cours en simple étudiant, imus muUorum, dirait Horace, confondu dans la foule,

* Apol. adv. Ruf., lib. 1, id., p. 365.

* Comment, m Ecclcs., cap. i, v. 10.

» Comment, in Esech., lib. XIll, cap. xli, v. 2C.

* Comment, in Epist ad Galatas. Prolog., p. 222, f. IV, part. I.

sans avoir avec le professeur les relations familières P,m le mettaient au nombre des disciples favoris de Donalus. Celui-ci avait sans doute remarqué l'assiduité du jeune Dalmate, il avait peut-être deviné le feu sacré qui brûlait cette âme d'élite ; descendu de chaire, il lui continuait ses savants commentaires, et dans le mystère des entretiens particuliers, il développait à son jeune ami ce que dans son cours il avait sommairement exposé au profane vulgaire.

La rhétorique occupait, d'ailleurs, unelarge place dans les éludes de Jérôme;- son amour de la science ne connaissait point de limites, c'était une flamme dont la dévorante activité cherchait partout un aliment. Il voulut posséder les règles de l'art de la parole, et désira se faire initier à tous les secrets de l'éloquence ; aussi le vit-on affronter les exercices vains et futiles appelés controverses, subir les stériles ennuis de ces épreuves connues sous le nom de déclamations, avec la constance et l'abnégation d'un Romain de Cicéron ou d'Antoine. Tous les orateurs latins devaient pâlir à ces tristes essais d'un lalent novice, et l'auteur du Brutus confesse avec franchise qu'il déclama en grec jusqu'à sa préture, en latin jusque dans un âge Irès-avancé '.

Il paraît que Jérôme ne prenait qu'un médiocre plaisir à ces expériences oratoires, car, dans ses vieux jours, sous sa tête couronnée de rares cheveux blancs, il lui arrivait souvent de se voir en songe % élégamment peigné, revêtu de la toge, déclamant devant un rhéteur quelque controverse soigneusement préparée. 11 était loin d'y trouver des charmes, puisque, réveillé en sursaut, il se félicitait d'avoir échappé au danger de pérorer. Il suffit,

' Cicéron, Brutus, 90.

» Apol. adv. Uuf., lib. 1, t. IV, pars II, p. 385.

du reste, dlnterroger Suétone * sur la forme et le fond de ces déclamations, pour donner aussitôt raison au détracteur de ces vieux usages et pour partager immédiatement le sentiment de Jérôme, que l'autorité de Perse ^ et de JuvénaP vient encore confirmer.

Ainsi notre élève était assez froid partisan de ces exercices déclamatoires; ces luttes simulées n'enflammaient point son imagination, n'échauffaient pas son cœur; c'est pourquoi il chercha des maîtres plus entraînants, une école plus animée pour se former à l'art oratoire. Il se mit à fréquenter les tribunaux afin d'assister aux discussions judiciaires, où il espérait être témoin de combats véritables. 11 s'attendait à trouver là ces mouvements auxquels Cicéron affirmait que nul ne peut résister; il comptait voir la passion vive, animée, ardente, âme de la grande éloquence, celle que Tacite comparait à la flamme brûlant, consumant sa matière; il croyait entendre des avocats, àla parole émue, plaidant des causes réelles et ne s'échauffanl plus à froid pour défendre des personnages imaginaires. Quelle dut être sa déception au spectacle qui s'offrit à ses regards! Il vit les plus illustres orateurs du barreau se livrer à des discussions si violentes, s'abandonner si bien à leur emportement que, souvent, ils laissaient de côté les intérêts qu'ils devaient défendre pour s'injurier réciproquement et se renvoyer les traits acérés d'une plaisanterie envenimée par la colère et l'orgueil blessé *. Est il étonnant qu'un art si dégénéré n'ait eu que peu d'attrait pour le jeune étudiant qui faisait ses plus chères délices de la lecture de Cicé-

' Suétone, De claris rhetor., 1.

* Perse, sat. UI, v. 44.

* JuvÉxAL, sat. X, V. IGl.

* Comment, in Episl.ad Galat., lib. I, cap. ii, v. 11.

ron? Aussi s'empressait-il d'offrir ses sincères félicitations à ses deux amis de Toulouse ', Minervius et Alexandre, de ce que joignant la sagesse à la science, ils avaient déserté le parti de cette éloquence canine, comme l'appelle Appius '^, pour s'attacher au ministère plus calme, plus pacifique delà parole de Jésus-Christ.

Auxcommentaires des grammairiens, aux déclamations des rhéteurs, Jérôme voulut ajouter quelques leçons de dialectique. Aristole la recommandait fortement aux jeunes orateurs, Cicéron la regardait comme la sœur de l'éloquence, et Zenon, au dire de l'auteur de VOrator, les distinguait en comparant celle-ci à la main ouverte, cellelà au poing fermé qui porte des coups plus terribles et plus sûrs. Jérôme s'engagea dans les subtilités de cette science, dont les premiers éléments lui firent connaître qu'il y avait sept manières de conclure un discours ^ Puis, on lui enseigna ce que c'était qu'un axiome; il apprit que sans verbe et sans nominatif il est impossible d'exprimer une pensée; il connut les degrés des soriles, les arguties du pseudomène, les artifices du sophisme. Tout cela paraît bien sec et de nature à n'intéresser guère notre jeune Dalmate, dont l'intelligence demandait une autre nourriture ; aussi n'y prêta-t-il que l'écorce de son attention, dirait Montaigne, et il termina son excursion sur les terres infécondes de la dialectique, en jurant qu'une fois sorli des écoles, jamais il ne lui viendrait à l'esprit d'égrener les quelques épis maigres qu'il pouvait y avoir moissonnés.

Après les sacrifices faits à sa curiosité ou bien aux exigences de l'enseignement alors à la mode, Jérôme reve-

* Ep. Hieion. adMineiv. et Aloxand. Id., pars. I, p- 211.

* Td., fragments deSalluste. Appius rlietor.

' Aristote, Rhét., liv. I, ch. i. — Ciceron, Orator., cli. xiv, 2.

* Apol. adv. Ruf., I. Id., pars. II, p. 385.

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