CHAPITRE VI
d'Abdias et de Jean-Baptiste. Il y avait là un grand nombre de possédés qui causèrent une grande terreur à Paula' ; ces malheureux se tenaient auprès des sépulcres» des saints, et on les entendait hurler, aboyer, rugir, siffler, mugir; les uns tournaient continuellement la tête^ d'autres se renversaient en arrière jusqu'à ce que leurs cheveux touchassent la terre; des femmes se pendaient par les pieds, et les vêtements demeuraient raides et immobiles le long de leurs corps. Dans les environs de Samarie, deux cavernes attirèrent encore l'attention de Jérôme, de Paula et d'Eustochium : c'était là qu'Abdias avait nourri cent prophètes au temps de la persécution et pendant la famine. Ils parcoururent ensuite Nazareth^, Cana, Capharnaûm, les bords du lac de Tibériade, illustrés par les miracles du Sauveur, la solitude où Jésus multiplia les pains pour nourrir la foule; ils montèrent au Thabor, et du sommet un magnifique panorama se déroula devant eux : au loin les monts Hermon et Hermoniim encadraient de leurs sombres arêtes les plaines de la Galilée, où Barac tailla en pièces l'armée de Sisara; le torrent de Cison promenait à travers la campagne ses eaux semblables à un large ruban argenté, et au coin du tableau l'on distinguait les maisons de la ville de Naïm, si célèbre par la résurrection du fils de la veuve.
Le récit se termine brusquement là : nos voyageurs fatigués revinrent sans doute à Jérusalem se préparer, par quelques jours de repos, à continuer leurs pérégrinations.
Je ne sais, mais à la fin de ce voyage de saint Jérôme
* Ep. LXXXVI, ad Eustocli., t. IV, p. U, p. G77.
* Chacun de ces lieux célèbres, surtout dans le Nouveau Testament, a fourni matière aux différentes explications que saint Jérôme a présentées dans son. livre De situ et nom. loc. hebr.
en Palestine, je serais tenté de lui adresser un reproche : sans doute, autant qu'aucun autre j'apprécie la délicatesse du sentiment qui le portait à s'effacer devant Paula et à parler au nom de cette illustre Romaine ; sans doute, en rendant les impressions de son amie, il ne fait que traduire les siennes; cependant, je fiAis par me fatiguer de l'effort que je suis obligé de soutenir tout le temps du voyage pour écarter Paula et mettre Jérôme à sa place, ou tout au moins pour confondre ces deux figures et n'en faire qu'une. De plus, cette troisième personne qu'il emploie constamment allanguit la marche et détourne mon attention, que je voudrais lui donner tout entière. Il me semble que dans un voyageur le moi cesse d'être haïssable, car je goûte fort le sentiment de M. Saint-Marc Girardin à ce propos* : ^( Les voyageurs, en général, « m'intéressent beaucoup plus que les voyages eux- « mêmes. Qu'importe que vous ayez été au Congo ou à « la Chine, si vous n'êtes qu'un homme médiocre, qui « n'a rien à me dire que la distance des lieux et la forme « des maisons? Tant vaut l'homme, tant vaut le voyage. « On croit se plaire à la description des lieux lointains, « grande erreur; c'est celui qui décrit qui plaît, ce sont « ses émotions, ses idées, ses sentiments. »
' Souvenirs de voyages, 1" série, p. 153.