CHAPITRE VII
de fatigue ils entrèrent dans la ville de Nitrie'. A cette nouvelle, le vénérable Isidore, évêque et confesseur, accourut avec une troupe de moines dont plusieurs étaient prêtres ou lévites, à la rencontre de nos voyageurs. L'arrivée de Jérôme et de ses compagnons fut saluée par des transports d'allégresse; ils acceptèrent avec empressement la franche hospitalité qui leur était offerte, car ils voulaient étudier le monachisme aux lieux où il brillait du plus vif éclat. Notre saint se mit donc à visiter les cellules, à parcourir les monastères; il connut les Arsène , les Macaire , les Sérapion , et d'autres fameux anachorètes qui habitaient ces horribles solitudes ^ Là où les bêtes féroces avaient eu leurs tanières et fait retentir leurs cris sauvages, il entendit des légions d'anges célébrer nuit et jour les louanges du Seigneur, chant de joie et d'allégresse commencé sur la terre pour se perpétuer au ciel pendant l'éternité.
Quelques années plus tard , Théophile , patriarche d'Alexandrie, écrivait à notre saint et lui envoyait comme messager le moine Théodore*; « 11 a vu tous les mo- « nastères de la Nitrie, il peut vous dire la continence « et la douceur des moines. » Jérôme, retiré à Bethléem, était curieux de savoir des nouvelles de ces solitaires qu'il avait autrefois visités avec tant d'intérêt; notre curiosité est pour le moins égale à la sienne; nous lui demanderons à lui-même, et non au moine Théodore, de nous dire ce qu'il avait observé en Nitrie, de nous communiquer ses impressions sur les monastères d'Egypte, de nous faire part de son sentiment sur le monachisme.
* Ep. LXXXVI, ad Eustochium, ici, p. Gll.
* M. de Monlalembert a consacré le second livre de ses Moines d'Occident à une étude sur les précurseurs monastiques en Orient et surtout en Egypte.
* Ep. LXIl, Theophili ad Ilieronym., t. IV, p. 599.
Les anciens n'avaient pas entendu prononcer le nom de moine, mais la chose n'était pas inconnue dans le paganisme*. Les gymnosophistes de l'Inde menaient une vie mortifiée et solitaire ^ Jérôme nous a retracé, dans une page curieuse empruntée au stoïcien Chérémon, l'existence des prêtres égyptiens^ : « lis laissaient de « côté les soucis et les affaires de ce monde, et demeu- <' raient toujours dans les temples pour se livrer à l'étude « de la nature, à l'observation des mouvements et de « l'harmonie des astres. Us n'avaient aucun rapport avec « leurs femmes, leurs parents, leurs amis, leurs enfants « même, depuis le jour où ils embrassaient ce nouveau « genre de vie. Ils ne prenaient ni viande, ni vin , à « cause de la faiblesse de leurs sens, des vertiges que « leur causait fréquemment une diète excessive, et sur- « tout à cause des appétits grossiers qui naissent d'une « nourriture substantielle. Rarement on les voyait man- « ger du pain pour ne pas se charger l'estomac; s'il leur (( arrivait par hasard d'en prendre, ils y joignaient de « l'hyssope broyée pour faciliter la digestion d'un aliment (V trop solide. Ils mêlaient un peu d'huile aux légumes « pour les avaler plus aisément. Il est inutile de parler « de gibier ; ils ne mangeaient ni lait, ni œufs, car à « leur avis les œufs ne sont que de la chair liquide ; le (^ lait, du sang qui a changé de couleur. Leur lit se com- (^ posait d'une natte en feuilles de palmier; un escabeau « penché d'un côté et posé à terre leur servait d'oreiller. « Ils passaient aisément deux ou trois jours sans nouru riture. Une extrême sobriété les débarrassait des hu- « meurs qu'engendrent le repos et la vie sédentaire. »
* Les Moines d'Occident, t. I, liv. II.
* Adv. Joviniatium, l\h. II, p. 206. ■ ». ^ Idem, p. 205.