CHAPITRE VII
« trer point sans conducteur dans un chemin que vous « n'avez pas encore suivi. Vous seriez exposé, dès les (( premiers pas, à vous égarer, à marcher trop vite ou « trop lentement. En courant, vous tomberiez épuisé de « fatigue; en vous arrêtant, vous céderiez au sommeil. « L'orgueil vient aisément dans la solitude ; on jeûne un « peu, on ne voit personne, on se croit quelque chose; « on oublie qui l'on est, où l'on va, on laisse courir sa « langue, promener son cœur. On mange ce que l'on « aime, on dort tant que l'on veut, on ne craint personne, « on agit à sa guise, on estime les autres peu de chose « auprès de soi, on est plus souvent en ville que dans sa « cellule, on feint la retenue parmi ses frères après s'être « heurté à la foule des places publiques. »
« Quoi donci vais-je déprécier la vie solitaire? Pas le « moins du monde : je l'ai trop souvent célébrée. Mais « je voudrais que les monastères fussent des palestres K d'où l'on verrait sortir des soldats que la vie du désert, « avec ses austérités, ne pourrait épouvanter. Ils au- « raient, pendant un certain temps, donné des preuves de « leur manière de faire ; ils se seraient rangés parmi les « derniers pour devenir les premiers, supportant la faim, « évitant la satiété, joyeux de la pauvreté; leur exlé- « rieur, leurs discours, leur visage, leur démarche, leur ft science, tout en eux respirerait la vertu.
« Il vaut mieux que vous n'habitiez pas avec votre « mère; elle vous offrirait des mets délicats, vous lui « feriez de la peine en refusant, en acceptant vous jetw teriez de l'huile sur le feu; pendant le jour vous y « recevriez des visiles dont il vous arriverait de rêver la « nuit'. Ayez toujours un livre à la main et sous les
' Ailleurs il dit à ce sujet : « Hospitiolum tuum aut raro, aut nunquam mulierum pedes eant... » Ep. XXXIV, ad Ncpot., id., p. 260.
356 LES VOYAGES DE SAfNT JÉRÔME.
« yeux; priez sans cesse; veillez sur votre esprit, ne le « laissez pas ouvert à toutes les pensées inutiles. Que « votre corps et votre âme travaillent également pour « Dieu. Triomphez de la colère par la patience. Atla- « chez-vous à l'étude des saintes Écritures, et vous « serez en garde contre les tentations de la chair. Ne « laissez pas votre esprit s'entretenir de mauvaises pen- « sées, si une fois elles pénétrent votre cœur, elles vous « domineront et vous entraîneront au mal. Failes tou- « jours quelque chose, que le démon ne vous trouve « jamais inoccupé. Si les apôtres qui avaient droit de « vivre de l'Évangile, travaillaient de leurs mains pour « n'être à charge personne, pourquoi ne point préparer « vous-mêmes ce qui doit servir à vos besoins? Tressez « des corbeilles de jonc, faites des paniers d'osier, sar- « clez votre jardin, divisez-le en planches égales, se- « mez-y des légumes, plantez avec ordre et symétrie, « ensuite amenez un petit ruisseau pour tout arroser, « et vous assisterez au charmant tableau décrit par « Virgile* :
Ecce supercilio clivosi tramitis undam Elicit ? illa cadens raucum per lœvia murmur Saxa ciet, scatebrisque arenlia tempérât arva.
« Greffez , écussonnez les arbres stériles et bientôt « vous cueillerez les fruits de votre labeur. Disposez « des ruches pour les abeilles , les Proverbes nous les « offrent comme modèles, apprenez de ces faibles in- « sectes l'ordre qui doit régner dans un monastère, l'au- « torilé qu'il faut donner à la règle. Faites des filets pour « prendre le poisson, copiez des livres, vous gagnerez
* Virgile, Georgiques, chant I, v. 108.