CHAPITRE Vil
«■ votre nourriture, et votre esprit y trouvera son ali- « ment. Dans les monastères d'Egypte on a l'habitude « de ne recevoir personne qui ne puisse travailler, moins « pour subvenir aux nécessités de la vie que pour pro- « curer le salut de l'âme, car elle n'est plus dès lors li- « vrée à toutes les mauvaises pensées, et comme Jérusa- «. lem, à la merci du premier venu. »
Jérôme ne nous semble-t-il pas avoir mis sa complaisance à retracer ce portrait? Là sont toutes ses affections, il est heureux de les dire, quand l'occasion se présente de parler du monachisme : « Les moines et les vierges, « s'écrie-t-il S sont les fleurs de l'Église et ses plus bril- « lantes parures. » La mère des Gracques ne se sentait pas plus fière en montrant ses enfants qu'elle appelait aussi ses joyaux les plus précieux. D'ailleurs, il avait droit d'aimer les moines et de les admirer. L'ordre monastique brillait du plus vif éclat : presque tout ce que la religion au iv" siècle produisait de grand sortait de là ou bien y revenait. Il donnait à Rome des papes et des légats, aux capitales de l'Orient et de l'Occident des patriarches et des primats, il peuplait l'Église d'évêques et de simples prêtres qui tous conservaient le souvenir de leur origine et la mémoire de leur berceau. Le monachisme s'était déjà répandu partout, comme un arbre qui étale aux quatre vents du ciel ses branches vigoureuses et ses rameaux toujours verts, et dont la brise emporte incessamment les graines dans la terre ouverte pour les féconder. Cicéron écrivait que l'éloquence avait voyagé en Grèce, qu'on la vit passer en Asie et venir ensuite s'établir à Rome. On pourrait en dire autant du monachisme, il eût été facile d'étudier ses origines, de cons-
• Ep. XLIV, ad Marcellam, id., p. 551.
tater ses développements en Egypte, en Syrie, en Italie, en Espagne, en France, surtout dans la grande et la petite Bretagne dont les landes, les forêts et les montagnes offraient une solitude aussi impénétrable que les déserts de la Nitrie*.
Ce n'était point là l'effet d'une exaltation passagère, le signe fugitif d'un courant d'idées nouvelles dont il ne devait point rester de traces : cet enthousiasme durait, et, chose étrange, il semblait aller croissant. La plupart des évoques poursuivis au iv'' siècle par la fureur des ariens entendaient sans regret la sentence qui les condamnait à l'exil, car ils espéraient trouver partout une cellule et s'y renfermer de nouveau dans le silence, le recueillement et la prière. C'est ainsi que saint Athanase quittait Alexandrie pour retourner en Thébaïde chercher un asile et la paix qu'on lui refusait dans sa ville épiscopale. Là il reprenait le train de vie d'un moine ordinaire, « et ce héros des grandes luttes, cet administrateur actif « d'une cité populeuse, assidu aux prières, aux offices,
* Celte tâche sera merveilleusement remplie ] dans les Moines d'Occident; M. de Montalembert vient de poser la première assise de ce grand édiQce, déjà nous le voudrions à la dernière, car nous nous sentons heureux et flers d'applaudir aux belles pages attachées par la main d'un Français à l'histoire de l'Église catholique.
Nous avons parlé de la petite Bretagne : Aux v% vi* et vu' siècles, un grand nombre des évéques de Quimper, de Léon, de Vannes et de Tréguier, abandonnaient leurs sièges pour rentrer dans les monastères d'où ils avaient été arrachés malgré leurs résistances. L'Armorique préludait ainsi aux jours où l'on devait y compter tant de membres de la grande famille monastique retirés dans ses silencieuses vallées, sur le sommet de ses coteaux couverts de chênes, en face de son triste Océan, au pied de ses montagnes de granit. Depuis l'abbaye de Landévénec, à l'entrée de la rade de Brest, jusqu'à Saint- Maurice, à l'embouchure de l'Ellé, les chants populaires, la tradition, le nom de plusieurs cantons ou trêves, de quelques villes, de certains villages attestent l'existence en ce pays d'une foule de moines réunis, dès les temps les plus reculés, en famille comme les cénobites, ou disséminés comme les anachorètes de saint Jérôme. Voir l'office propre des saints du diocèse de Quimper, saint Pol de Léon, saint Patern, saint Renan, saint Turiau, etc., etc.