CHAPITRE I
aux Israélites, qui ne craignirent point d'employer les vases cî'or et les bijoux enlevés aux Egyptiens à la construction de l'autel du Seigneur, à l'ornement des coupes, encensoirs, chandeliers qui devaient y paraître, Jérôme fit de ses connaissances profanes les humbles servantes de la science sacrée*. Dans toutes ses études du paganisme, jusque dans la sincère admiration qu'il professait pour les merveilles de l'antiquité, il était animé d'un esprit de piété si vif, si profond, qu'on pouvait croire, sans crainte de se tromper, qu'il n'avait en vue que la plus grande gloire de l'Eglise et qu'il ne travaillait que dans l'intérêt de la vraie religion.
Pour entretenir en lui-même l'ardeur d'un si beau feu, pour enflammer davantage son dévoûment à cette noble cause, Jérôme se plaisait à visiter les sombres retraites où naquit, où grandit dans le silence des nuits, à la lueur des torches , le christianisme , qui ne pouvait alors se produire au grand jour, à la face du soleil. Il aimait et recherchait la mélancolique tristesse de ces souterrains qui, sous le nom de catacombes, furent le berceau et le cimetière des premiers chrétiens. Aussi, que de fois, le dimanche, en compagnie de Bonosus, de Pammachius et de quelques autres étudiants de son âge, Jérôme ne s'aventura-t-il pas dans ces dédales plus inextricables peut-être que celui de Crète! Il parcourait lentement les rues et les carrefours de celle cité mortuaire, comptant les chapelles sépulcrales, s'agenouillant dans les cryptes funèbres de cet ossuaire des saints martyrs, observant les pierres tumulaires et lisant avec une pieuse curiosité les inscriptions que la foi des fidèles avait gravées, pour dire à la postérité chrétienne
• Ep. LXXXni, ad Magnum. Id., p. 655.
le nom et la vaillance de ses pères'. Le silence, l'obscurilé, la vue des tombeaux, remplissaient son àme d'une religieuse terreur et lui faisaient croire à l'accomplissement des paroles du prophète : Descendiint in infernum viventes. Un peu de jour venait, à de rares intervalles, tempérer l'horreur des ténèbres ; une crevasse plutôt qu'une fenêtre livrait passage à quelques rayons pâles et timides, puis la nuit se faisait plus sombre, plus épaisse, et la petite troupe n'avançait que pas à pas, en murmurant ce vers de Virgile * :
Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent.
Au milieu de ses études, Jérôme assista à la crise que subissait l'empire romain , lorsque le paganisme aux abois essaya un effort suprême pour reconquérir son pouvoir détruit, pour réhabiliter sa gloire éclipsée. Constance avait disparu de la scène du monde; Julien, étalant à tous les regards l'illustre exemple de son apostasie, convoquait l'univers à la restauration de l'idolâtrie; l'intelligence alla force s'armaient pour le triomphe des faux dieux et la terre menaçait de redevenir, selon la sublime expression de Bossuet, un vaste temple consacré aux idoles. Jérôme assista aux pompes renaissantes du paganisme, il vit le vice déifié reprendre ses autels et les adorateurs de Jupiter, de Mars ou de Vénus se bercer d'un fol espoir; toutefois, la renommée lui racontait les prodiges effrayants qui aidaient déconcerté les sacrilèges essais tentés à Jérusalem pour donner un éclatant démenti à la vérité des saintes Ecritures ^ Peut-être le jeune Dalmale se demandait-il, en face de l'erreur re-
* Comment, in Ezech., lib. XII, cap. xl, v. 5.
* ViRG., En., liv. II, V. 755.
* Amm. Marcellix, lib. XIV, cap. xxiv.