CHAPITRE I
dressant sa têle orgueilleuse, si le bras de Dieu ne s'était pas raccourci, lorsque tout à coup retentit, au milieu du Forum, comme un épouvantable éclat de tonnerre, la mort tragique de Julien sur les bords de l'Euphrate el la retraite de son armée en deuil. Jérôme fut témoin des douleurs, il partagea les joies que cette grande nouvelle excita dans Rome, et il se souvint toujours d'avoir entendu un païen zélé s'écrier alors avec désespoir : « Commuent les chrétiens disent-ils que leur Dieu est « patient et miséricordieux? Rien n'est plus terrible « que son courroux , rien n'est plus rapide. Voyez : « il n'a pu différer d'un moment le soin de sa ven- « geance '. »
Cependant, ni la crainte de celle colère de Dieu, ni le spectacle des lieux sanctifiés par les martyrs, ne retinrent Jérôme dans la voie de la vertu, ne l'empêchèrent de se laisser séduire par les charmes de la volupté. La préoccupation de ses éludes ne le défendit point contre les plaisirs des sens; le travail, la fatigue et les veilles ne réussirent pas à dompter sa chair qui, plus lard, brûlée par l'ardeur du soleil, déchirée par les ciliées, affaiblie par la prière et la mortification, se révollait encore contre l'esprit. Jérôme fut saisi par l'esprit de vertige et emporlé par l'ivresse du plaisir, à cet âge que Rossuet compare à un vin fumeux ^ Doué d'une nature ardenle , d'une imagination vive, d'un sang riche el chaud, sa sensibilité excessive lui faisait conserver longlemps les impressions extérieures et donnait ainsi une large prise aux passions. Il se laissa trop souvent prendre à leurs trompeuses amorces \ et, comme saint Augustin, il sen-
* Comment, in llahacuc, lib. II, cli. m, v. I4 et suiv.
* DossuET, Panégyrique de saint Bernard.
* Ep. VII, acl Chromât., Euscb., Jov. Id., p. li.
3i LES VOYAGES DE SAINT JÉRÔME.
lit son âme se couvrir du feuillage ombreux et louffu des folles amours ^ Dans sa Lettre à Chromatius, il confesse humblement ses misères et ses faiblesses. Puis, écrivant à Héliodore, son collègue bientôt dans la vie cénobilique, il emprunte à l'antiquité païenne ses pinceaux et ses couleurs, pour retracer le tableau de ses fautes; il eût voulu que le triste spectacle de ses égarements servît à confirmer son ami dans le chemin de la vertu, et il lui disait ^ : « Que fais-tu dans le monde quand tu « as déjà choisi la solitude pour ton partage ? Si je te « donne ce conseil, ce n'est pas que ma barque et « mes marchandises n'aient pas eu à souffrir dans la « traversée, ou que, pilote habile, je n'aie pas même « fait connaissance avec la mer. C'est comme un nau- « fragé, naguère jeté sur le rivage, que, d'une voix « timide, je signale le danger aux navigateurs. Dans « ce gouffre, la Gharybde de la volupté consomme la « perle du chrétien. Là, de sa bouche de jeune fille, le « plaisir sourit, semblable à Scylla, pour engloutir dans (( un naufrage lamentable la vertu qu'elle enchante. Là, « il n'y a qu'un rivage barbare ; là, le démon exerce le « métier de pirate, et il prépare, avec ses compagnons, « des fers pour ceux qui se laisseraient prendre. N'allez a pas vous y fier et vous croire en sûreté. Quoique la « mer ne soit pas plus agitée que la surface d'un lac « tranquille, quoiqu'un léger zéphyr vienne seulement « rider la face de l'eau, ces flots cachent de hautes mon- « tagnes. Au fond se trouve le danger, au fond se cache « l'ennemi. Tendez les cordages, larguez les voiles, « fixez à la proue l'antenne de la croix; ce calme est une K tempête. »
* Saint Augustin, Conf., lib. H cap. i. » Ep. V, ad Heliodoium. Id., p. 9.