‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 181 sur 236 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

pour sa belliqueuse énergie, volontiers on dirait de lui : iEstuat infelix angusto in limite mundi ;

des lettres viennent à Bethléem lui dire ce qui se passe à Rome, et ses écrits vont aussitôt soutenir la guerre en Occident. En le voyant ainsi résister à tous les coups, repousser tous les traits, combattre sans repos ni trêve, les vieux païens, qui se faisaient de plus en plus rares dans l'empire, devaient croire que Mars avait agité sa lance et frappé son bouclier à la naissance de Jérôme; les Germains de son pays pensèrent sans doute que Tentâtes avait soufflé son haleine de feu sur l'enfant endormi. Les chrétiens se disaient que Dieu le suscitait pour triompher des hérésies, et ils bénissaient la Providence qui ne laisse jamais son Eglise sans défense à l'heure du danger.

Cependant, il faut reconnaître que saint Jérôme s'est parfois laissé emporter trop loin par cette ardeur qui faisait sa force et son succès tant qu'il savait en modérer les fougueux élans. Le style est l'homme môme, a-l-on dit', le mot est d'une vérité parfaite appliqué à notre Dalmate : l'âpreté de sa pensée est à l'imitation des rochers où commença sa vie, sa parole ardente est colorée comme le soleil du climat où il acheva ses jours; c'est bien ^ « le « lion de la polémique chrétienne, lion à lafois enflammé « et dompté, enflammé par le zèle et dompté par la pé- « nitence. » Mais Jérôme ne se rappelait pas toujours le précepte d'Horace' :

Est modus in rcbus, sunt ccrti dcniquc fines Quos ultra citraque ncquit consislere rectum.

Dans toute discussion , ces vers sont d'un admirable

' BuFVON, Discours sur le style.

* MoNTALEMBEUT, îcs Moincs d'Occidcnt, ch. m.

» Satires, liv. 1, i, v. 106.

bon sens; s'il no s'en était jamais écarté, notre saint docteur se fût attiré moins d'ennemis, ses relations avec saint Augustin eussent été sans nuages, son amitié pour Rufin ne se serait pas tristement éteinte sous des flots d'invectives. De plus, il ne suffît pas de frapper fort, il vaut mieux frapper juste : quand il se laisse aller aux entraînements de son humeur militante et peu endurante, il lui arrive quelquefois de sortir des lignes de l'exacte vérité, de prêter le flanc à la critique par des détails de mauvais goût, des expressions mal sonnantes, des comparaisons injurieuses, enfin de changer la polémique en satire, à la façon de Juvénal, et il me semble que la charité dut parfois gémir en sentant les franges de sa robe se déchirer aux épines de ce rude génie.

La forme latine n'a rien à souffrir de ces déchirures : Jérôme a toujours la même facilité, la même netteté d'expression ; c'est parce qu'il est presque toujours ému quand il écrit, que son style a tant de couleur, de mouvement et de vie. Les matières qu'il traite exigent beaucoup de délicatesse et présentent bien des difficultés, sa pensée néanmoins apparaît rarement enveloppée de nuages ou d'obscurité. Souvent, pour la rendre avec précision, il est contraint, à cause de la pauvreté de la langue latine, d'emprunter un secours étranger, et de demander aux Grecs les mots qui lui font défaut. Le christianisme n'avait pas encore sa langue théologique. Nous ne saurions trop redire, à la gloire de saint Jérôme, qu'il est* c le maître de la prose chrétienne pour tous « les siècles suivants. » Mais en attendant qu'elle eût acquis ces richesses, le grand docteur se sentit plus d'une fois dans le besoin : pour en sortir, il ne lui restait, comme dit Ronsard , d'autre ressource que de piller

' OzANAM, Civilisalion an x' siècle, t. II,îii. 100.

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