CHAPITRE VIII
Thèbe'. C'est ainsi que Cicéron lui-même, ne trouvant pas son langage assez abondant pour exprimer ses idées philosophiques, ne se faisait pas scrupule d'émailler ses ouvrages d'expressions dérobées au dictionnaire de Platon et d'Arislole^ Sénèque s'était plaint d'éprouver les mêmes embarras, et il avait en recours au même expédient. L'exemple de ces deux illustres Romains suffit pour excuser notre Dalmate, et il ne faut pas s'étonner si l'instrument qui avait fléchi dans la main de Sénèque et de Cicéron, cède aussi quelquefois sous l'effort de saint Jérôme.
SAIXT JEUO.ME ET JÛVIMEN.
Brisant un jour les liens qui l'attachaient à la vie religieuse et désertant le cloître avec ses jeûnes et ses mortifications, Jovinien était venu s'établir à Rome, afin d'y répandre les plus tristes enseignements et les doctrines les plus opposées à la morale évangélique. Ses erreurs peuvent se ramener à quatre chefs ^; il avait pour les propager une parole arrogante, une plume empoisonnée.
D'après ce nouvel hérétique, les vierges, les veuves, les femmes mariées, une fois baptisées en Jésus-Christ, ont un mérite égal, à moins que leurs autres œuvres ne viennent les distinguer. — Ceux qui ont reçu le baptême
* « Je pillai Thèbe et ravageai la Fouille. »
* Cicéron a surtout usé de cette liberté dans ses ouvrages philosophiques. — Sénèque, épît. LVllI à Lucilius.
3 Adv. Joviniamim, Sandi Ilieron. Opéra, lib. I, t. IV, pars H, p. 146.
avec une foi pleine et entière ne peuvent plus appartenir au démon. — L'abstinence ou la réfection accompagnée de prières ne diffèrent en rien. — La môme récompense attend tous ceux qui auront gardé l'innocence baptismale.—Jovinien trouva des prosélytes dans la foule; dès lors qu'elles flattaient les passions, ses leçons firent des adeptes, et l'on vit des personnes quitter la vie monastique, rompre leurs vœux et s'engager dans le mariage. Aucun homme remarquable ne se laissa toutefois séduire à ces trompeuses amorces.
Pammachius, le plus noble des chrétiens et le plus chrétien des nobles, dit saint Jérôme* imitant l'éloge que Cicéron faisait de Scévola et de Crassus^ : « Jurispe- « ritû7'um eloquentissimus^ eloquentiumjurisperitissimus, » Pammachius était, nous le savons, l'ami et en quelque sorte le disciple de notre saint, qui lui avait communiqué un peu de son ardeur pour la défense de la vérité; il fut un des premiers à dénoncer les erreurs du moine renégat, et il contribua largement à le faire condamner à Rome. Jovinien chercha un refuge à Milan; mais saint Ambroise était un pasteur trop vigilant pour laisser pareil loup s'introduire dans sa bergerie, il réunit les évoques du nord de l'Italie et frappa l'hérétique d'une nouvelle condamnation*. Il arriva, chose ordinaire, que ces poursuites donnèrent de la vogue aux doctrines de Jovinien. On a dit d'un ouvrage : « Laissez-le passer, « nul ne s'en occupera; faites-le saisir, tout le monde se « l'arrachera. » Il en fut ainsi. L'attrait du fruit défendu procura des lecteurs au livre de Jovinien : alors Pamma-
' Vallarsii elMAFF^i, Yita Ilieron., cap. xxm. — Le Naixde Tillemont, Saint Jérôme, art. LIX.
* Cicéron, Bnitus, ch. xxxix.
* Le Nain de Tillemont, Saint Amlroise, art. LXV.