‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 183 sur 236 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

chius et les autres amis de Jérôme prièrent le saint docteur de fustiger ce nouvel Épicure, dont ils lui adressèrent en même temps les écrits.

(i Je les ai lus, dit-il* avec l'esprit satirique et la « verve railleuse qui distinguent sa polémique, je les ai « lus; comme je n'y comprenais rien, j'ai dû les relire, « repassant non-seulement les mots et les pensées, mais « épelant presque les syllabes, car je voulais d'abord « savoir ce qu'il disait pour l'approuver ou le combattre. « Son livre est écrit dans un style si barbare, son latin « est tellement incorrect, que je n'ai pu comprendre ni « ce qu'il voulait dire, ni les preuves sur lesquelles il « s'appuie. Tout est enflé, tout est plat : par moments il « se redresse, mais, comme le serpent, il retombe aus- « sitôt, brisé par l'effort. Notre langage ne lui suffit pas : « parler comme un homme? li donc! il lui faut quelque « chose de plus relevé ^ :

Parluriunt montes, nascctur ridiculus mus.

.... Uuod ipsc Non sani esse hominis, non sanus jurct Orestes*.

« De plus, il se cache, il se perd si bien dans des phrases « impossibles, qu'on ne peut s'empêcher de dire avec « Plante "" :

lias quidcm prsctcr sibyllam legct ncmo.

« En effet, il faut deviner. Une sainte fureur égarait les « prêtresses d'Apollon, et Virgile a dit^: Dat sine menle « sonum. En dépit de leurs efforts, les philosophes ne

* Aàv. Jor., lib. 1, p. 144,

* Horace, Art poétique, \. 139.

^ Perse, sat. III, v. 118.

* Plaute, In Pseudolo, art. I, se. i, v. 23.

* Enéide, chant X, v. tiiO.

« peuvent éclaircir le ténébreux Heraclite. Mais que sont « les devins à côté de Jovinien ? il est plus difficile de « comprendre que d'expliquer ses écrits. »

Saint Jérôme a consacré deux livres à la réfutation de la doclrine de Jovinien, qu'il a résumée dans les quatre propositions que nous avons rapportées. La première remplit un des livres, c'est le plus intéressant, les trois autres occupent le second. Il était difficile d'exalter la virginité sans porter atteinte à la dignité du mariage : Jérôme, emporté par son ardeur quelque peu effrénée, n'a pas toujours évité l'écueil , et l'on serait tenté de croire à l'entendre célébrer la virginité, louer la viduité, qu'il regarde le mariage comme une chose tolérée plutôt qu'expressément permise. Ce reproche est grave. D'ailleurs ces livres sont remarquables : nulle part notre saint n'a fait preuve d'une érudition plus vaste, d'une science plus consommée. Les passages de l'Écriture, cités par Jovinien à l'appui de ses erreurs, sont expliqués, développés, commentés, dans leur véritable sens. Jérôme épuise contre son adversaire les textes des livres saints, il l'accable sous les témoignages de l'antiquité, les faits historiques, les opinions des philosophes, enfin le sentiment de tous les chrétiens. Le souffle de l'éloquence anime réellement cet ouvrage, où nous retrouvons l'expression de la pensée intime de saint Jérôme; c'est pourquoi l'auteur est ému, et il ne néglige rien pour communiquer aux autres son émotion et ses convictions. Puis on sent à travers l'œuvre entière l'ironie adroitement aiguisée qui, quelquefois, est un gage de succès plus assuré que la logique la mieux enchaînée ^ « Si tous demeurent vierges, tu crains de « voir finir le monde? Mais à ce compte, une chose ne

' x\dv. Jovin., lib. I, t. IV, p. 177.

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