CHAPITRE VIII
condamnerait dans ses écrits. Triste condition de la nature humaine ! le plus beau don peut être fatal à l'homme : l'air qui le fait vivre peut lui donner la mort, et la lumière qui l'éclairé le jette souvent dans l'aveuglement. Eh quoi! la science est- elle donc une fleur qu'il faille cueillir avec tant de précaution, et serait-elle aussi fatale à l'esprit qui la cultive que les roses à la main qui les récolte? Suivant une croyance populaire, des corolles effeuillées se dégage un poison subtil qui fait mourir sur leurs corbeilles remplies les jeunes filles de Provins et de Fontenay.
Les erreurs d'Origène trouvèrent des partisans; leur malice fit oublier la bonne foi du maître, et la nouvelle secte se développait de jour en jour plus nombreuse et plus ardente. En Orient, saint Epiphane, fidèle à sa mission de combattre les hérésies, ne put souffrir cette faveur accordée à l'origénisme, il voulut couper le mal dans sa racine, et accourut à Jérusalem pour y conférer avec le patriarche de celte ville, Jean, que l'on disait gagné aux nouvelles doctrines. Il arriva vers les fêtes de Pâques de l'année 394. Jean lui donna l'hospitalité, et saint Epiphane l'avertit doucement du danger que courait son orthodoxie. Le patriarche y fît peu d'attention, et lorsque plus tard, en pleine église, il fut accusé d'origénisme, il jura n'avoir jamais eu à ce sujet d'entretien avec l'évêque de Salamine ' : ce que Jérôme prétend être complètement faux , déclarant qu'il eût pu facilement prouver le contraire par des témoins, s'il n'avait pas regardé comme un crime de convaincre un évêque de parjure^ « Epiphane, dit-il, prétend vous avoir posé des « objections , vous niez : il amène des témoins , vous
' Ep. XXIX, ad Theophilum, id., p. 33G.
* Ep. XXXVIII, ad Pamm., adv. Joan. Hier., id., p. 311.
« refusez de les entendre : il observe qu'un autre assis- « tait à l'entretien , vous soutenez que tout cela est « mensonge. » Cet autre était Rufin.
Saint Épiphane s'empressa d'aller à Bethléem, et il rendit ainsi à saint Jérôme l'aimable visite qu'il en avait reçue à Salamine. Rufin eut aussi part aux attentions du vénérable évêque, qui avait compris l'importance de cet homme à Jérusalem, où il passait pour avoir enseigné l'origénisme au patriarche. Saint Épiphane attendit patiemment l'effet de ses sages remontrances; puis, voyant qu'on n'en tenait aucun compte, il parla au peuple assemblé en grande foule, le jour de Pâques, dans l'église de la Résurrection ; il s'éleva avec force contre les nouveaux sectaires, et conseilla à Jean, qui était présent, de cesser à l'avenir d'exalter si fort Origène, car ses écrits cachaient la racine de l'arianisme et la semence de plusieurs autres hérésies. Cette franchise irrita tellement le patriarche, qu'il envoya sur-le-champ son archidiacre imposer silence au courageux prélat. Saint Jérôme fait observer que Rufin et quelques-uns des siens étaient là, riant, hochant la tête, et se moquant de l'évêque de Salamine comme d'un vieillard en délire*.
Jean prit quelques jours après la parole dans l'église Sainte-Croix : il résuma ses discours du carême, défendit la cause d'Origène, et accusa saint Épiphane d'anthropomorphisme. Cette hérésie, qui attribue à Dieu la forme humaine, n'est qu'un reste de paganisme^ : Humana ad Deos transferebat , dit Cicéron en parlant d'Homère; et il condamnait la doctrine avec son bon sens païen en ajoutant : Mallem si divina. Saint Epiphane repoussa sur-le-champ cette attaque; il approuva
' Adv. Ruf., lib. III, ici, p. 461. —Adv. Joan. Hier., id., p. 312.
* QC.EST. TUSCL'LAN., lib. I, 2G.