CHAPITRE VIII
d'Arcadius, pour obtenir un ordre de bannissement contre Jérôme : c'est ce favori que nous trouvons désigné par les paroles suivantes de la même lettre*: Qms feram illam potentissimam incitavit... Ce traître avait appelé Marie et les Visigoths contre son maître, afin d'arriver à l'empire, mais Alaric fut repoussé, Rufin tué à la fin de l'année 395, et la sentence ne put avoir son effet.
Dans une situation si violente on interprétait mai les choses les plus innocentes. Saint Epiphane avait écrit à Jean une lettre admirable pour s'excuser d'avoir ordonné Paulinien. Eusèbe de Crémone, qui se reposait alors au monastère des fatigues de son voyage en Palestine, désira prendre connaissance de cet écrit, parce qu'on en faisait grand éloge. Gomme il n'entendait pas le grec, Jérôme traduisit la lettre en latin ; cette traduction ne devait point voir le jour, mais Rufin trouva moyen de s'en rendre maître, il la répandit dans Jérusalem, où elle donna une nouvelle activité au ressentiment qui poursuivait l'ermite de Bethléem. Celui-ci raconta l'incident à Pammachius, et lui écrivit cette fameuse lettre où il expose son sentiment sur la meilleure manière de traduire ^ Nous la connaissons; pour l'établir il s'appuie sur le témoignage des anciens, sur l'exemple des interprètes de l'Ecriture sainte, et il déclare nettement qu'il faut surtout s'attacher à rendre la pensée : Alii syllabes aiicupentur et Utteras, tu quœre sentent ias. Cicéron s'était souvent livré à ce genre d'étude sur les auteurs grecs : Pline conseillait le môme exercice. La traduction a toujours été regardée comme un des moyens les plus sûrs pour former une langue ; à la fin du xvi^ et au commencement du XVII* siècle, Malherbe, Coeffeleau, Duvair,
* Ep. XXX n' ad Pamm., id., p. 333.
* Ep. XXXih, 1 Pamm., id , p. 2^8.
396 LES VOYAGES DE SAINT .lERÔME.
Vaugelas, d'Ablancourl traduisaient à la façon de saint Jérôme. Sa doctrine était excellente dès qu'il s'agissait d'enrichir la langue ecclésiastique ; s'il forgeait un mot lalin pour donner le sens de l'expression grecque, il se voyait souvent réduit à garder le mot grec à cause de la pauvreté du latin. En présence de ces difficultés qui s'opposaient à une traduction littérale, il valait mieux serrer le sens que de se livrer sur les mots à une gymnastique dont le succès semblait fort douteux, sinon impossible. Quand une langue est arrivée à sa perfection, on conçoit aisément une traduction littérale, l'instrument possède alors assez de finesse, il peut se plier à ce travail délicat; et pour emprunter une image à un art aujourd'hui si fort à la mode, les traductions ne sontelles pas comme les épreuves photographiques? Les premières donnaient la ressemblance, mais les détails, les franges, les dentelles, les ornements demeuraient dans l'ombre, et l'on ne pouvait attendre jadis une perfection que l'on est en droit d'exiger de nos jours.
Les choses en étaient là quand le comte Archélaûs voulut apaiser les esprits irrités et se faire l'intermédiaire de la paix. On le regardait, au dire de notre saint, comme un homme remarquable pour sa science et sa piété* : il proposa d'abord de formuler une profession de foi qui devait être le protocole de la paix, la pierre fondamentale de la future concorde. Jean avait promis de se rendre à l'endroit désigné, et de ne pas manquer à la conférence qui devait se terminer par la réunion des dissidents. Il ne vint cependant pas, et Archélaûs eut beau l'inviter, le presser, le supplier, il ne put vaincre l'opiniâtre résis-
' Ep. XXXVIII, ad Pamm., id., p 331. « Per virum diserlissimum et christianissimum Archelaûm coniitem , qui sequester pacis erat> condictus locus fœderis fuit... Instabant dies paschœ. »