‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 193 sur 236 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

à saint Jérôme pourquoi, dans ses écrits, il citait si volontiers les auteurs profanes. Mis ainsi en demeure d'expliquer sa conduite et de donner la raison de ses préférences, notre docteur remplit ce devoir avec sagesse et dignité. Il a dépouillé les terreurs qui le troublaient au désert de Chalcis, son esprit n'est plus le jouet de cette exaltation que nous lui reprochions à Rome, il ne reste désormais à l'ermite de Bethléem que le sentiment profond, mais calme, des beautés de la littérature païenne. Ne voit-on pas de la même façon une liqueur précieuse, contenue dans un cristal plus précieux encore, s'épurer avec le temps, et bientôt ne briller que des couleurs d'or ou de pourpre qui la distinguent?

Dans sa réponse à Magnus notre saint conserve la comparaison qu'il empruntait au Deutéronome pour exposer au pape Damase la manière d'étudier les païens : cette fois il se met lui-même à la place du Juif qui devait, d'après la loi, couper les ongles et les cheveux de son esclave avant de la prendre pour épouse, et il dit' :

M. de Rossi a pleinement accepte l'opinion de ses amis qui voyaient dans cet orateur le Magnus à qui saint Jérôme adressait sa lettre LXXXIII pour expliquer et défendre son érudition païenne. « Celte inscription, dit M. de Rossi, « est un des rares monuments de l'histoire des études littéraires à Rome dans « cette dernière période si obscure de l'agonie de l'empire d'Occident. Ce sera « \h un témoignage de plus de la cullureet de l'enseignement de la littérature « classique par les chrétiens. Les considérations que nous avons faites nous M paraissent aussi indiquer le grand contraste qu'il y avait entre le iv' et le ■n V" siècles, dans la conduite du sénat et du patriciat romain vis-à-vis du « christianisme. » En eilet, le sénat avait appliqué pour la première fois à Rome, à Flavius Magnus, la loi que Théodosc 11 promulguait en 425, pour conférer aux professeurs publics de belles-lettres ou de sciences, approuvés par le sénat, le titre et la dignité de Comités primi ordinis, après vingt ans de professorat. {Cod. Théod. kg. unie, lib. VI, 21.) De là les mots : Ul sat idoneum judicarct a quo Icx dignitatis inciperet. [Biillelin d'Archéol. chrét., V année, p. 15, 16, 24.)

' Ep. LXXXIH, ad Magnum, id., p. C3i. « Quid mirum, si et ego sapientlam sœcularcm proptcr elocjuii venusfatem et membroruni pulchritudinem, de anciila alquc captiva Israëlitidem facerecupio? Et si quidquid in ea mor-

« Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que la sagesse profane m'ait « charmé par les grâces de son langage et la perfection « de ses formes? C'est une captive, c'est une servante (( dont je veux faire une fille d'Israël. Si quelques dé- « fauts la déparent , idolâtrie, volupté, erreur, passions « mauvaises, bien vite je prends soin de les corriger. Je « vois alors s'offrir à mes yeux une beauté sans tache, et « notre alliance ne sera pas inutile à la gloire de Dieu, à « l'honneur de la famille chrétienne. »

Ces paroles sont admirables; elles valent un panégyrique, et nous sommes heureux de reconnaître à ce langage l'ami de saint Grégoire de Nazianze, le secrétaire du pape saint Damase. Nous avons enfin là l'expression nette et précise de l'admiration de saint Jérôme pour les auteurs païens. Mais à quelle école notre Dalmate s'était-il débarrassé de cet esprit intolérant dont il souffrait à Rome et à Chalcis, pour adopter des opinions plus sages, plus libérales? De quels maîtres avait-il appris que l'étude des païens n'est pas incompatible avec la sainteté, et qu'en méditant l'Evangile, on peut très-bien apprendre VÉnéïde, lire Cicéron, Platon et Aristote? Jérôme suivait, il le dit lui-même à Magnus, les exemples de Moïse *. de Salomon, des Prophètes, de l'apôtre saint Paul :j[ marchait sur les traces de saint Pantène, de saint Clément d'Alexandrie, de saint Hippolyte, de saint Basile, de saint Grégoire parmi les Grecs, de saint Cyprien, de Tertullien, de Minutius Félix, d'Arnobe, de Laclance, de saint Hilaire parmi les Latins ^ Ces noms n'étaient-ils

tuum est idololatriœ, voluptatis, erroris, libidinum, vel prœcido, vel rado; et mistus purissimo corpori vemaculos ex ca genero Domino Sabaoth. »

* Ep. LXXXIII, id. « Quis enim nesciat et in Moyse, et in Prophetarum voluminibus quœdam assumpta de Gentilium libris, et Salomonem Philosophis Tyri et nonnulla proposuisse et aliqua respondisse? >>

- Id. « Qui omnes in tantum Philosopliorum doctrinis atque sententiis

pas (les plus illustres, ne rappelaient-ils pas assez de science et de vertus? Notre docteur avait-il à craindre de s'égarer en suivant la voie que ces grands saints avaient si glorieusement tracée? Tous admiraient les païens, tous allaient sans crainte et sans remords puiser aux sources de la sagesse profane. Jérôme pouvait donc sans scrupule partager leur sentiment, mais dans le principe il craignit de s'y livrer avec trop de passion ; maintenant la raison et l'âge ont tempéré cette ardeur juvénile, il aime d'une affection calme et paisible cette antiquité profane qui, après avoir enchanté sa jeunesse, vient égayer ses vieux jours, il s'attache avec une douce complaisance aux auteurs favoris qu'il n'avait pas abandonnés dans ses voyages et qui l'ont fidèlement suivi dans sa solitude.

L'attaque tournait à la gloire de Jérôme : mais ce n'était là qu'une légère escarmouche, un trait décoché à la façon des Parthes. Sur ces entrefaites, Rufin alla passer quelques jours dans un monastère de la campagne romaine : ses récits charmaient les bons religieux, et, entre autres choses, il leur parla d'Origène, de son génie, de ses œuvres. Emu de ce qu'il entendait dire, un moine nommé Macaire désira mieux connaître le savant prêtre d'Alexandrie, il voulut lire ses écrits, et commença par le livre Des Principes. Mais la langue grecque lui était peu familière et l'ouvrage ne semblait pas facile à comprendre, c'est pourquoi il pria Rufin de le traduire. Celui-ci s'empressa d'accéder à la demande de Macaire. Sa manière différait essentiellement de celle de notre saint docteur. Jérôme s'efforçait principalement de rendre les idées, sans se faire esclave des mots; Rufin,

suos resarciunt libros, ut nescias quid in illis primum admirari debeas, eruditioncm Steculi, an scieiiliam Scripturaruni. »

au contraire, corrigeait, retranchait tout ce qui lui déplaisait, de sorte qu'il ne livrait plus qu'une œuvre tronquée, où la pensée de l'écrivain avait cédé la place à l'esprit du traducteur. Mutare quidpiam de grœco, non vertentis, sed evertentis est^, disait Jérôme, qui jugeait et condamnait ainsi celle façon de traduire. Jaloux de donner plus de poids aux doctrines qu'il défigurait ainsi, Rufin ne craignit pas, dans sa préface, de s'appuyer sur Jérôme % d'invoquer son témoignage afin d'échapper à la critique, de se fonder sur une autorité si grave pour capter la bienveillance des lecteurs. Puis il accordait sa lyre et chantait sur tous les tons la louange de celui qu'il citait comme son modèle. Telle fut la cause des dissensions qui allaient séparer de nouveau ces deux hommes : une occasion vint encore hâter la rupture.

La traduction de Rufin se répandit dans Rome, où elle jeta l'émoi parmi les prêtres, les moines et les simples fidèles. Le travail fut jugé inopportun, et les doctrines du Uzp\ Xp^wv parurent dangereuses, souvent fausses, quelquefois hérétiques. Origène ne tarda pas à devenir un sujet d'effroi, et son livre un objet d'horreur en Occident'. Marcella, digne élève de notre saint, s'aperçut la première du danger, car l'erreur se glissait peu à peu dans les esprits : elle se retint avant de donner l'alarme, et attendit de peur de paraître céder à un entraînement irréfléchie Marcella, attentive à veiller sur l'orthodoxie des doctrines qui se répandaient dans Rome, offre une particularité digne d'attention ; nous y voyons encore un témoignage précieux pour prouver l'ascendant que Jé-

' Ep. XLI, ad Param. et Océan., id., p. 348.

* Ep. XL, Pammachii et Oceani ad Hicionymum, id., p. 34G. ^ Apol. ad Ruf., passiin.

* Ep. XCV!, ad Piincipiam, id., p. T82.

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