‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 212 sur 236 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

« homme dont il faut se garder, que je dois éviter, moi « surtout, de peur que tout à coup, à mon insu, tu ne « fasses de Jérôme, Sardanapale. » Les leçons de Baranina ne furent point stériles; à cette école, Jérôme fit les plus rapides progrès ; dans son admiration pour l'hébreu qu'il appelle la mère de toutes les langues', il n'a pas craint, devant les richesses étalées à ses yeux , d'accuser la pauvreté des Grecs et l'indigence des Latins ^

Mais ce n'était pas assez pour le saint docteur de se rendre capable de traduire les livres sacrés, il fallait encore les expliquer, les commenter. Il s'y préparait de longue main par la lecture des interprètes grecs et latins. Nous avons déjà bien des fois admiré la vaste érudition de Jérôme, sa connaissance des poètes, des historiens, des orateurs et des philosophes de l'antiquité : nous ne sommes pas moins surpris en voyant qu'il avait apporté la môme ardeur à l'étude des ouvrages qui commençaient à marquer le domaine de la littérature sacrée. De tous ces écrits, il n'en était aucun qui ne lui fournit quelques lumières pour l'intelligence du texte sacré, car les Pères des premiers siècles de l'Église se servaient surtout de l'Ancien et du Nouveau Testament, quand il s'agissait d'établir la doctrine, de l'enseigner aux fidèles ou de la défendre contre les hérétiques. Dans le cours de ses voyages, ces monuments fixaient surtout son attention : à Trêves il copiait de sa main le livre des synodes de saint Hilaire , et parcourait la traduction donnée par le savant évêque des Homélies d'Origène

' Comment, in Sophon., t. III, p. 1679.

* Comment, in Isatam, lib XI, 1. 111, p. 305. « Multa sunt nominaquae ita legnnlur in Graeco, ut in Hebraico posita sunt, propter interpretandi difflcultatem , et ad comparationem linguae hebiaicœ , tam graeci quam latini sermonis pauperiem. »

sur les Psaumes et sur Job; à Gésarée, il transcrivait les Hexaples^ et la bibliothèque de cette ville offrait à son examen le texte chaldaïque et syriaque de l'Évangile des Hébreux, des apôtres selon les uns, de saint Mathieu selon les autres ^ A Antioche, il eut pour maître Apollonius de Laodicée, à Constantinople il fut le disciple de saint Grégoire de Nazianze, à Alexandrie, il suivit les leçons de Didyme : les ouvrages de ces grands hommes étaient entre ses mains, il en avait même écrit quelques-uns sous leur dictée. Il connaissait les apologies de Quadrat% d'Aristides, de Justin, les écrits de Méliton de Sardes, d'Apollinaire d'Hiéraple, de Denys de Gorinthe, de ïatien, de Bardesanes, de saint Irénée : il avait lu les Stromates de saint Glément d'Alexandrie, les livres de saint Athanase, de saint Basile, de Denys d'Alexandrie, d'Eustathe d'Antioche, d'Eusèbe de Gésarée , les Gommentaires grecs sur lets Psaumes de Théodore d'Héraclée , d'Astérius de Scythopolis. Un grand nombre de ces auteurs ont été critiqués et jugés par lui : nous ne parlons par d'Origène , il en est à tout

* Il ne faut point s'étonner de voir saint Jérôme tenir à la possession d'un exemplaire des Ikxaples d'0iii;ène. Ces tables étaient considérées dans l'antiquité chrétienne comme la règle, le canon auquel on comparaitles manuscrits des saintes Écritures pour constater leur intégrité. Ainsi la fameuse bible grecque trouvée dans un monastère du mont Sinaï par Tischendorf, nous présente à la fin du livre d'Esther l'annotation suivante écrite par un ancien correcteur et traduite en ces termes par M. de Rossi : « Le manuscrit « a été confronté avec un exemplaire de la plus haute antiquité corrigé de la « main du saint martyr Pamphile : et à la fin de ce même exemplaire était " placée à la marge une souscription autographe du martyr susdit, dont voici « la teneur. Le manuscrit a été confronté et corrigé avec les Ilexaples revus « par Origène lui-même. Antonin, confesseur, relisait le texte, moi Pam- « phile j'ai corrigé le livre dans la prison parla grâce et la bonté de Dieu. » Bulletin d'archéol. chrét., 1" année, p. 62, G5.

* Adv. Pelagianos, lib. 111, t. IV, p. 533.

* Ep. LXXXIII, ad Magnum, id., p. 6bG. — Comment, in Isaïam,\ib. XVIII, Prologus, t. III, p. 4/8.

moment question dans saint Jérôme. Nous savons ce que le savant dalmate pensait des Commentaires de Rhéticius', du dialogue de Minutius Félix, des poésies du prêtre Juvencus'^ : « TertuUien, dit-il ailleurs % est « plein de sentences, mais son style est pénible. Le « bienheureux Cyprien a la parole calme et douce, « coulant sans effort comme une claire fontaine. L'il- « lustre martyr Victorien comprend les choses, mais « ne peut point les exprimer. Lactance semble avoir « en partage l'éloquence entraînante de Cicéron : plût « à Dieu qu'il eût affermi la religion chrétienne aussi « facilement qu'il a démoli le paganisme. Arnobe est « inégal et exagéré, son livre n'est pas clair parce qu'il « manque d'ordre. Saint Hilaire s'élève sur le cothurne « gaulois, il orne son langage à la manière des Grecs, « mais il s'embarrasse quelquefois dans de longues pé- « riodes. Ceux qui n'ont pas l'esprit exercé ne sauraient « le lire avec avantage. »

Le fruit de ces lectures sérieuses et réfléchies était naturellement la composition : nous avons vu combien le pape Damase désirait en cueillir les prémices. Jérôme écrivait de façon à désespérer ce Romain d'Horace qui dictait cent vers debout et se tenant sur un seul pied, car il lui arriva d'un seul coup de commenter mille lignes de la sainte Écriture, de traduire un livre de la Bible en un seul jour, d'achever en une nuit un de ses écrits de polémique, une de ses lettres qui sont de véritables traités * : « Il est tout entier à la lecture, dite sait un ancien, tout entier à ses livres; il ne se repose

* Ep. ad Marcellam, t. 11, p. 022.

* Ep. LXXXUl, ad Magnum, t. IV, p. G57. ' Ep. XLIX, ad Paulinum, id., p. 567.

* Postumianus apud Sulpit. Sever., Dial. 11.

« ni la nuit ni le jour. Il lit ou il écrit toujours quelque « chose. »

Jusque-là saint Jérôme ne s'était guère occupé qu'à traduire les saintes Écritures; ses études avaient eu pour but de corriger le texte sacré et de lui rendre son intégrité. Paula et Eustochium lui demandèrent peu après leur arrivée à Bethléem, un commentaire sur les épîtres de saint Paul , que personne n'avait encore expliquées en latin. Jérôme commença parcelle de Philémon , c'est un essai de ses forces. Quelques jours après, il prit l'épître aux Galates : la préface est remarquable, parce qu'elle nous montre comment notre saint travaillait ses commentaires. Parmi les Grecs, Origène, Didyme, Apollinaire, Alexandre, Eusèbe d'Emèse, Théodore d'Héraclée avaient écrit sur cette épîlre * : « Si je « me contentais, dit Jérôme, d'en extraire les passages u les plus remarquables, je ferais un livre qui ne serait « certes pas à dédaigner. Mais, à parler franchement, « j'ai lu tous ces auteurs, j'ai embrassé l'ensemble de « leurs explications, puis j'ai dicté mon commentaire ; « les pensées sont tantôt miennes, tantôt elles appar- « tiennent à autrui, dans ce cas j'en ai changé l'ordre et « modifié le sens. »

L'épître aux Éphésiens fut le sujet d'un nouveau travail pour Paula, Eustochium et Marcella : il leur recommande dans le prologue de ne livrer pas ses ouvrages à ceux qui sont enclins à l'envie ou à la médisance. II comprenait les difficultés attachées au rôle de commentateur, c'est pourquoi on avait eu grand peine à le lui faire accepter'^ : « Ce n'est pas, dit-il, que depuis ma jeunesse « j'aie jamais cessé de lire ou d'interroger les savants

' Comment, in ep. ad Galat., Prologus, t. IV, pars I, p. 222. » Comment, in ep. ad Ephes , Prologus, id., p. 319.

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