CHAPITRE VIII
en même temps, il poursuivait ses études sur les prophètes, commentait Nahurn, Michée, Sophonie et Aggée pour Paula et Eustochium, Habacuc pour Chromatius, et il envoyait à Domnion une partie, sans désigner laquelle, de ses réflexions sur les douze petits prophètes.
Ces traductions, ces commentaires étaient les présents que saint Jérôme envoyait à ses amis, et il accompagnait ordinairement chacun de ces souvenirs d'une épître dédicatoire en forme de prologue; celle qui précède son explication du prophète Sophonie est une gracieuse palinodie, car en parlant des femmes, il était arrivé plus d'une fois à notre saint de tremper sa plume dans l'encrier d'Euripide * : « Je veux répondre à ceux qui se mo- « quent de moi parce que je laisse de côté les hommes « pour vous écrire de préférence, ô Paula et Eustochium. « Ils ne savent pas qu'Olda prophétisa quand les hommes « se taisaient, que Débora vainquit les ennemis d'Israël « lorsque Barac tremblait, que Judith et Esther sauvè- « rent le peuple de Dieu, sans cela ils ne me feraient « point la grimace par derrière \ Je veux dire un mot « des femmes de l'antiquité pour montrer que les philo- « sophes eux-mêmes estimaient la beauté de l'âme plus « que celle du corps. Platon écoutait discuter Aspasie, « Sapho tient sa place à côté de Pindare et d'Alcée, Thé- « miste enseignait au milieu des esprits les plus distin- « gués de la Grèce. Rome entière admire Gornélie, la « mère des Gracques : cette femme compte parmi nos « gloires. Faut-il citer la fille de Gaton, l'épouse de « Brutus? En présence de son héroïsme, nous n'osons
' Comment, in Sophoniam, Prologus, t. 111, p. 1642. * « Nunquani post lerguni meum manum curvarent in ciconiam. » (l'est une réminiscence de Perse écrivant, dans sa première satire :
0 Jane, a tergo qucm nuUa ciconia pinsit.
H presque plus admirer la fermeté de son père, la cons- « tance de son époux. L'histoire de la Grèce et celle de « Rome ne manquent pas de femmes illustres, il faudrait « des livres entiers pour dire leurs vertus. )^
Chacun de ces ouvrages semblait une bonne fortune pour celui qui le recevait de la part de saint Jérôme, mais ces faveurs étaient rares, il fallait les attendre longtemps, témoin les trois années d'expectative qui préparèrent Domnion et Rogatien à la traduction d'Esdras et de Néhémie. Notre Dalmate avait plus vite fait d'écrire et de répondre par une lettre aux désirs des nombreux amis qui voulaient avoir place dans son souvenir et part à sa correspondance. Parmi les plus heureux, il ne faut pas oublier Népotien, le neveu d'Héliodore. Jérôme l'aimait de l'affection la plus tendre, il composa pour lui cette magnifique lettre qui offre un chef-d'œuvre de perfection sacerdotale * : le vieux solitaire a tout embrassé dans les plus petits détails, éludes, prédication, prières, jeûnes, mortifications : il n'a point négligé les conseils qui tiennent à la conduite extérieure, aux relations intimes, aux intentions secrètes qui dirigent souvent chacune de nos actions ; s'il commande presque d'éviter les festins et les réunions mondaines, il engage, en revanche, à prendre grand soin des églises, et s'il ordonne de renvoyer loin la médisance et ses partisans, il veut en retour que l'on aime la solitude, le silence et la retraite.
Jérôme cherchait partout la perfection, les défaillances attristaient sa grande âme, il ne pouvait souffrir la faiblesse nulle part, ni dans le sacerdoce, ni dans la virginité, ni dans le veuvage. Il avait formé Eustochium, la vierge parfaite, il retrace pour Népotien l'image du prêtre
* Ep. XXXIV, ad Nepotianum, t. IV, pars H, p. 257,