CHAPITRE VIII
de Paula, la sœur d'Euslochium. Les larmes de Jérôme recommencèrent à couler, et la blessure à peine fermée saigna de nouveau*. « Peut-on, dit-il, voir d'un œil sec u une rose à peine éclose, une fleur entr'ouverte tomber « et se flétrir avant que sa corolle épanouie ail étalé toute « la richesse et l'éclat de ses couleurs! » Puis il consacre quelques pages éloguenles à la mémoire de celle qui avait embaumé du parfum de ses vertus la vie de son cher ami Pammachius.
Triste et découragé par la mort de ses amis, notre ermite cherchait sa force et sa consolation dans l'étude des livres saints : il écrivit son Commentaire sur le prophète Jonas ^ pour Pammachius qui venait, après la mort de Pauline, de distribuer ses richesses aux pauvres et d'embrasser la vie monastique*. Jérôme reçut sur ces entrefaites la visite d'un compatriote : le diacre Héraclius arrivait de la Pannonie demander au solitaire, de la part d'un évêque de ce pays, nommé Amabilis, une interprétation des dix visions d'Isaïe. Ce messager annonçait, en outre, la venue prochaine d'un autre Pannonien, de Castrucius, qui, vieux et aveugle, avait néanmoins pris le chemin de la Palestine, afin d'achever ses jours à Bethléem. Héraclius partit chargé d'une lettre pour lui % car il s'était arrêté à Cissa, et du commentaire que Jérôme envoyait à Amabilis. Notre saint se plaignait de n'avoir pu donner à ce travail tout le soin qu'il aurait voulu * : « Je dicte, car je ne puis écrire, la main de mes « copistes court sur le papier, mon discours la suit. » Cependant lorsqu'il se mil plus tard à commenter le pro-
' Ep. LIV, ad Pammach., t. IV, p. 582.
* Comment, in Amos., lib. 111, prologus, t. 111, p. 1423. =" Ep. LIV, ad Pammach., t. IV, pars II, p. 583.
* Ep. G, ad Castrucium, id., p. 801.
" Comment, in Isaïam, lib. V, prologus, 1. 111, p. I06.
phète Isaïe, Jérôme se contenta d'insérer dans l'ouvrage les explications qu'il avait écrites à part pour l'évêque Amabilis.
L'ermite de Bethléem n'avait jamais joui d'une santé robuste. Sans parler de ses yeux dont il souffrait habituellement, de nombreuses infirmités épuisaient ses forces, tandis que le travail et les mortifications consumaient sa vie. Au commencement de l'année 398 il tomba malade ; la fièvre le saisit, et pendant trois mois ne le quitta plus. D'abord assez bénigne, elle s'aggrava et prit bientôt de jour en jour un caractère plus alarmant. Jérôme essaya vainement d'échapper à ses cruelles étreintes, il dut garder le lit et se trouva réduit à un état de faiblesse désespérante. Puis le mal perdit de son intensité, et vers le carême, un mieux sensible permettait d'espérer le rétablissement prochain du solitaire*. Malheureusement durant ces trois mois on lui avait demandé bien des choses ^ : Eusèbe de Crémone allait partir pour l'Italie et voulait emporter comme viatique un Commentaire sur saint Matthieu. En quinze jours, ce travail fut composé, dicté, corrigé, transcrit; en trois autres jours, Jérôme traduisit les Proverbes, VEcclésiaste, le Cantique des Cantiques pour Héliodore et Chromatius, de peur qu'ils ne vinssent lui reprocher d'être muet toute l'année. Il porta la peine de celle imprudence; pour n'avoir pas su prendre patience et donner à sa convalescence le temps de le conduire à la santé, il retomba plus malade que jamais, et le reste de Tannée se passa dans un état de souffrance et de langueur qui inspira de nouveau à ses amis les craintes les plus sérieuses,
• Ep. LU, ad Lucinium, t. IV, pars II, p. 578.
' Comment, in Maith., prologus, t. IV, pars l, p. 4 et 6.
^ Hieronymus ad Evangelum, t. II, p. 574.
Malgré tout , il travaillail encore , et aux heures de répit que lui laissait la fièvre, il écrivait ou dictait quelque chose, Sénèque disait à Lucilius' : « Diem hesternum « divisi cum mala valetudine. » Jérôme ne put pas en dire autant de l'année 398, la maladie n'attendit pas le partage, et garda pour elle la plus grande moitié; cependant nous demeurons saisis d'étonnement devant ce qu'il fit en dépit de ses souffrances. Sans compter le Commentaire de saint Matthieu^ « ouvrage de quelques « années, » dit-il-, et qu'il dicta dans quinze jours, sans parler de la traduction de plusieurs livres de l'Ancien Testament , il écrivit différentes lettres qui sont , en général, la continuation de ses études sur les saintes Ecritures.
Un riche habitant de la Bétique, Lucinius, avait envoyé à Bethléem des copistes pour transcrire les ouvrages de Jérôme'; ils apportaient une lettre où cet Espagnol consultait le saint docteur sur son projet de garder la chasteté de concert avec son épouse Théodora. Le solitaire ne pouvait qu'applaudir à un pareil dessein; il répondit aussitôt à Lucinius pour le féliciter, l'engager à venir en Orient, et lui envoya en même temps son Commentaire sur les visions d'haïe. La lettre de notre saint au prêtre Vital "* est une discussion sur certains passages de la sainte Ecriture touchant Salomon et Achaz : celle qu'il dicta pour Evangélus ^ est un traité sur Melchisédech, où Jérôme prouve que c'était un homme, Chananéen d'origine, contre l'auteur d'un livre anonyme qui voulait en faire le Saint-Esprit, ou
' Sénèque, ep. LXV, ad Lucilium.
* Comment, in Matth., loc. cit.
" Ep. LU, ad Lucinium, t. IV, pars II, p. 578.
■* Jlieronymus ad Vitalem. de Salomone etAchaii, t. 11, p. 619.
" Hieronymus ad Evangelum, id., p. 574.
i^ LES VOYAGES DE SAINT JÉRÔME.
tout au moins un ange. La dernière lettre écrite par l'ermite de Belhléem dans cette maladie qui le retenait, comme il le dit lui-même S couché, usé par une longue souffrance et par une langueur de douze mois, est à l'adresse d'un certain Rufin, de Rome ; elle renferme l'explication du jugement de Salomon sur les deux femmes, qui, dans le sens allégorique, sont la figure de l'Eglise et du paganisme.
Jérôme avait déjà traduit sur le texte hébreu l'Ancien Testament, excepté l'Octateuque, c'est-à-dire les cinq livres de Moïse, Josué avec les Juges % Ruth et Esther, il nous l'apprend lui-même dans sa lettre à Lucinius '. A la prière de Désidérius, prêtre d'Aquitaine, il commença la traduction du Pentateuque,mais différents soucis, des occupations diverses vinrent le détourner de ce travail. Il apprit la mort de Lucinius, qui se préparait à quitter l'Espagne pour se rendre à Bethléem : notre saint écrivit à sa veuve Théodora afin de l'affermir dans la perfection qu'elle avait embrassée du vivant de son époux*; elle suivit les conseils de Jérôme, car dans une lettre du solitaire, adressée peu de temps après au prêtre Abigaii, nous lisons ces paroles* : « Quoique ma « sainte fille Théodora, sœur de notre ami Lucinius, « d'heureuse mémoire, se recommande assez par elle- « même, je vous la confie expressément; qu'elle ne se « lasse point dans la voie où elle est entrée. »
La nouvelle de la mort de Fabiola parvint à cette époque à Belhléem ; cette sainte femme n'avait guère survécu à son voyage d'Orient, elle fut enlevée au mi-
' Hieronymus ad Rufinum, id., p. 618.
* Ep. LU, ad Lucinium, t. IV, pars II, p. 679.
^ Josué et les Juges ne forment qu'un livre dans le canon des Juifs.
* Ep. LUI, ad Theodoram, id., p, 579.
" Ep. LV, ad Abigaum, id., p. 589.