‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 221 sur 236 · CHAPITRE VIIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIT

Hédibia et Algasia, qui, à l'exemple de Marcella et de Paula, se livraient à des éludes sérieuses sur la sainte Écriture, lui adressèrent un certain nombre de questions d'exégèse, le priant de leur envoyer la solution de ces difficultés*. Le goût s'était porté de ce côté, ces travaux avaient la faveur, comme la passion des vers du temps d'Horace, quand il écrivait :

Scribimus indocti, doctique poemata passim.

Saint Jérôme était le premier à signaler les abus où l'on tombait, et il le faisait avec l'ironie du satirique^ : « Une vieille femme bavarde, un vieillard en délire, un u sophiste babillard se mêlent de prendre en main les « saints livres, de les mettre en pièces, de les expliquer « avant d'en avoir appris le sens. Les uns viennent d'un « air grave et d'un ton emphatique discuter sur les saintes « lettres devant des femmes : les autres, ô honte! ap- « prennent des femmes ce qu'ils enseignent aux hommes. « Et ce n'est pas tout : doués d'une extrême facilité d'ex- « pression et surtout d'une grande audace, ils expliquent « à autrui ce qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. Je « ne dis rien de ceux qui, comme moi, étudient les (V saintes Écritures après les auteurs profanes; leur lan- « gage fleuri chai-me les oreilles du peuple, ils croient « tout ce qu'ils disent parole d'Evangile. Peu leur im- « porte de connaître la pensée des prophètes, des apô- « 1res, ils appuient leur sentiment sur les témoignages les « plus étranges, comme si ce n'était pas la plus déplo- « rable manière d'enseigner que de dénaturer les opi- « nions d'autrui et de forcer les livres saints à dire ce que « l'on veut. »

' Hieronymus Hedibjœ, id., pars 1, p. 167. — llieronymus Algasiœ, id., p. 187.

' Ep. L, ad Paulinum, id., pars 11, p. 571.

Ces distractions continuelles, l'absence de ses copistes, l'état de langueur dont il ne pouvait se remettre, n'empêchèrent pas Jérôme de terminer son étude sur Isaie. Poursuivant sa tâche avec une infatigable énergie, il se mit à commenter Ezéchiel. Ne semble-t-il pas qu'il y ait quelque chose de commun entre ces deux hommes ? La figure grave et sévère de l'ermite de Bethléem rappelle l'air sombre et menaçant du prophète de Jérusalem, et tout paraissait prédestiner Jérôme à être l'interprète des terribles visions d'Ezéchiel. Celui-ci avait écrit sur les ruines de Jérusalem, devant la Palestine ravagée, celui-là redisait les paroles prophétiques en présence des provinces dévastées, des villes détruites, des habitants traînés en esclavage: l'un se faisait entendre quand l'ennemi pillait, saccageait la ville sainte, l'autre répétait les menaces du prophète lorsque les barbares, avides de sang et d'or, hâtaient leur marche vers la ville éternelle. On assistait à l'agonie du colosse romain, les barbares le serraient de plus en plus dans leurs redoutables étreintes: déjà ils étaient sous les murs de Rome, comme un mal qui après avoir paralysé les membres, monte toujours et arrive enfin au cœur. La lutte fut longue et pour emprunter une image au chantre de la grandeur romaine, l'empire se débattant contre les invasions me rappelle le groupe de Laocoon : les provinces enlacées par l'ennemi tournent vers Rome, comme les enfants du prêtre troyen vers leur père, un regard où se peint l'immensité de leur détresse; l'infortuné vieillard pousse vers le ciel un cri du plus lamentable désespoir, car il voit la tête des serpents dépasser la sienne, il sent les anneaux qui ont brisé ses fils l'étouffer lui-même dans un suprême effort. De même, Rome, la tête de l'empire, vit bientôt arriver sous ses murs le farouche Alaric avec

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