‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 222 sur 236 · CHAPITRE VI II · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI II

ses Golhs : une première fois, il s'était retiré, comme Brennus, chargé d'or, et promettant de ne plus revenir. Mais la Providence l'avait choisi pour être un de ses fléaux, elle s'en servit pour frapper la cité de Romulus, la ville aux sept collines trempées du sang des martyrs. Pendant trois jours Rome fut mise au pillage, dévastée par le fer et par le feu. Un grand nombre des amis de Jérôme perdirent la vie dans ce désastre, entre autres Pammachius et Marcella. « Les soldats d'Alaric *, en <i pénétrant dans la ville éternelle, trouvèrent Marcella « calme et intrépide dans son palais monastique du « mont Aventin, comme les Gaulois de Brennus avaient « trouvé huit siècles auparavant les sénateurs romains « attendant la mort en silence sur leurs chaises d'ivoire, « et selon Tite-Live, semblables à des dieux. Ils (\e- « mandent de l'or à cette vénérable mère des monastères u romains ; ils refusent de croire à la pauvreté volontaire « qu'attestait sa tunique grossière : ils il'accablent de « coups de bâton et de fouets » Cette nouvelle accabla Jérôme : longtemps il demeura privé de sentiment, plongé dans une morne stupeur; laissons-le parler luimême et nous dire ses impressions * : « Je venais de « finir Isaïe, je commençais Ezéchiel, tout à coup on « m'annonça la mort de Pammachius et de Marcella, le « siège de Rome, le trépas d'un grand nombre de frères « et de sœurs. Consterné, stupéfait, la nuit et le jour, « je ne pouvais songer qu'au salut de l'univers : au mi- « lieu de cette captivité des saints, je me regardais moi- « même comme chargé de fers. Avant de parler, je voûte lais savoir quelque nouvelle certaine: ballotté entre

' Les Moines d'Occident, 1. 1, liv. 111, p. 157. - Ep. XCVI, ad Principiam, t. IV, p. 183. ^ Prolog. I in E;sechielem, 1. 111, p. G98.

(( l'espérance et le désespoir , les malheurs d'aulrui « viennent encore augmenter mes angoisses. La lumière u la plus brillante de la terre s'est éteinte, l'empire romain « est décapité, ou pour mieux dire, le monde entier a « péri dans une seule ville. »

Ce funeste spectacle affligera désormais les yeux et la pensée de Jérôme, c'est au bruit de cette épouvantable ruine qu'il dicta la lettre fameuse où l'on sent encore bouillonner le vieux sang romain \ « Un bruit terrible, « s'écrie-t-il, est venu d'Occident : c'est Rome assiégée, « les citoyens rachetant leur vie au poids de l'or, et « ensuite pressés par un ennemi qui après leurs biens « veut leurs vies. Ma voix s'arrête , et les sanglots « étouffent les paroles que je dicte. Elle est prise la ville « qui prit tout l'univers ! Que dis-je ? Elle meurt de faim « avant de mourir par le glaive : à peine s'cst-il trouvé « un petit nombre d'hommes réservés à la captivité. La « rage de la faim les a faits se jeter sur des viandes dé- « testables, ils se sont déchirés les uns les autres ; on a « vu la mère ne pas épargner l'enfant à la mamelle et en- « gloutir dans ses entrailles le fruit qui venait d'en sor- « tir\ » Saint Jérôme continue, et, dans l'égarement de ses douleurs, il épuise toutes les images, il confond toutes les réminiscences pour retracer une scène si lugubre : il emprunte à Isaïe la peinture de Jérusalem profanée par les infidèles, et à Virgile le tableau delà ruine de Troie.

Ailleurs déjà il s'écriait avec la même douleur et le même patriotisme ' : « Mon esprit s'épouvante à l'idée « de retracer les malheurs de noire époque. Depuis vingt « ans et plus, de Gonstantinople aux Alpes Juliennes,

* Ep. XCVI, ad Principiam, t. IV, p. 783.

* OzANAM, Études germaniques, t. 1, p. 383. » Ep. XXXV, ad Heliodorum, t. IV, p. 274.

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