CHAPITRE VIII
« chaque jour le sang romain coule à flols. La Scylhie, « la Thrace, la Macédoine, la Troade, la Dacie, la Thes- « salie, l'Achaïe, l'Épire, la Dalmatie, la Pannonie sont « pillées, ravagées, saccagées par les Golhs, les Sar- « maies, les Quades, les Alains, les Huns, les Vandales, « les Marcomans. Combien de matrones, combien de « vierges consacrées à Dieu, combien de personnes de <( distinction sont devenues la proie de ces bêtes féro- « ces? Les évêques ont été enchaînés, le sang des prê- « très a coulé, des clercs de tout ordre ont été mis à « mort. îls ont renversé les églises, parqué leurs che- « vaux dans le sanctuaire, au pied des autels, et jeté au « vent les cendres des martyrs. Enfin,
Luctus ubique pavor et plurima mortis imago !
« Le monde romain s'écroule, et pourtant nous ne cour-
« bons pas la tête. Quel courage ont maintenant les
« Corinthiens, les Lacédémoniens, les Athéniens, les
« Arcadiens, tous les Grecs qui obéissent aux barbares?
« Et certes je n'ai nommé que quelques villes, jadis les
« capitales de grands empires. L'Orient semblait à l'abri
« de ces désastres , dont la nouvelle seule paraissait
« devoir l'attrister : l'an dernier, des profondeurs les
« plus reculées du Caucase sont sortis les loups du Nord,
(( et en quelques jours ils ont parcouru nos provinces.
« Que de monastères ils ont dévastés! que de fleuves
« sont devenus rouges de sang humain ! Ils ont assiégé
« Antioche et les villes qu'arrosent l'Halys, le Cydnus,
« rOronte et l'Euphrate. Ils ont emmené des troupeaux
« de captifs; l'Arabie, la Phénicie, la Palestine et l'Egypte
« sont saisies d'effroi.
Non mihi, si linguae centum sint, craque centum,
Ferrea vox. . . .
Omnia pœnarum percurrere nomina possim.
« Je n'ai pas l'intention d'écrire l'histoire, je ne veux « que déplorer nos malheurs. Autrement, pour tout dire « comme il faut, Thucydide et Sallusle eux-mêmes de- « meureraient sans voix. »
N'est-ce point là, dans son affreuse vérité, le lugubre tableau des invasions barbares? N'est-ce point le tragique récit des calamités de l'empire? On sent à l'émotion qui anime ces pages, à l'indignation qui court dans chaque ligne, que le témoin est un Romain : il ne peut que gémir et pleurer, car il voit que sa nation est dégénérée, que pour payer les barbares elle a dévasté ses temples et mis en pièces la statue du Courage. El puis Jérôme comprenait que le moment de l'expiation était venu : sur les ruines de Ninive et de Babylone avaient passé les Mèdes et les Perses, la puissance des Grecs s'était évanouie devant les Romains. Depuis longtemps l'ermite de Bethléem méditait, dans les écrits des prophètes, les terribles châtiments infligés aux nations par le Seigneur irrité : c'est pourquoi pénétrant enfin la raison de ces malheurs, notre saint s'écriait* :« Nous « sentons que nous avons offensé Dieu, et nous ne son- (V geons pas à l'apaiser. Ce sont nos péchés qui font la « force des barbares. » Jérôme le disait, Augustin se préparait à le prouver dans sa Cité de Dieu; en attendant, les barbares eux-mêmes savaient bien ce qu'il y avait de terrible dans leur mission \ « Ils s'annonçaient comme « les fléaux de Dieu. Alaric, troublé par la vieille ma- « jesté de Rome, et craignant d'en forcer les portes, dé- « clarait qu'une voix intérieure et puissante le pressait « de renverser cette ville; et Genséric, mettant à la
' Ep, XXXV,tt>id. «Olim offensum sentimus, nec placamus, Deum. Nostiis peccatis harbari fortes sunt. Nostiis vitiis Romanus superatur exercitus. » * OzANAM, Études germaniques, t. J, p. 378.
« voile pour aller ravager l'Italie, ordonnait au pilote de « se diriger là où était la colère du ciel. »
Aussi le torrent débordé promenait partout ses flots dévastateurs : les invasions passées se confondaient avec les invasions présentes, et, de même que les sauterelles d'Egypte venaient dévorer ce qu'avait épargné la grêle, on eût dit que les barbares accouraient ravager ce que les autres barbares laissaient après eux *. « Je commençais à « dicter mon Commentaire sur Ezéchiel, écrit saint Jé- « rôme, quand le désastre de l'Occident et surtout la « ruine de Rome me troublèrent si profondément l'es- « prit, que j'en oubliai presque mon nom. J'ai longtemps « gardé le silence, sachant que c'était le moment de « fondre en larmes. J'avais achevé trois livres de ces « explications, quand une invasion des barbares dont (' Virgile a dit : Lateque vagantes Barcœiy se précipita « soudain à travers l'Egypte, la Palestine, la Phénicie, « la Syrie, avec la violence d'un torrent qui emporte tout « sur son passage. Par un effet de la protection du ciel, u nous avons pu leur échapper. » Jérôme envoya les deux premiers livres de ce Commentaire à la jeune Fabiola qui, après la prise de Rome, s'était réfugiée en Afrique : Marcellinus et Anapsychia devaient les lui demander pour en prendre lecture.
Dans la Préface du IIl^ livre, Jérôme nous apprend la raison qui en a retardé la dictée^ : « Tous les jours nous « voyons arriver à Bethléem une foule d'illustres men- « diants des deux sexes. Naguère ils étaient riches, « aujourd'hui ils n'ont rien. Nous ne pouvons leur por- « ter secours, mais nous partageons leur douleur et « nous pleurons ensemble : les devoirs sacrés de l'hos-
* Ep. LXXVIII, ad Marcel, et Anaps., I. IV, p. 643.
* Comment, in Exech., lib. III, prologus, t. Hl, p. 746.
« pitalilé m'absorbent entièrement; à la vue de cette « foule de malheureux, j'éprouve une pitié profonde, « j'ai laissé là mon commentaire sur Ézécbiel et toutes « mes études pour traduire en action les paroles de la <v sainte Écriture. »
Cependant, il céda aux instances de la vierge Principia et fit encore l'oraison funèbre de Marcella S de cette illustre romaine si recommandable pour sa piété, sa vertu , sa science et sa foi. C'est le dernier hommage de ce genre que saint Jérôme soit venu déposer sur un tombeau, et ne nous étonnons pas de la fidélité avec laquelle il a rempli ce triste devoir en mémoire des personnes qui lui étaient chères, car l'oraison funèbre fut toujours en grande estime dans l'antiquité. Chez les Grecs, l'orateur parlait pour faire l'éloge de la république, de ses vertus, de ses institutions, de sa puissance, et la gloire du citoyen se perdait dans celle de la patrie qui l'avait formé. A Rome, ce magnifique cadre se rétrécit, la louange personnelle prend une plus large place. Les Pères de l'Eglise, saint Jean Chrysostome, saint Grégoire, saint Ambroise, saint Jérôme sacrifièrent au goût du temps, seulement ils ont uni la manière des Grecs à la façon des Latins dans leurs oraisons funèbres. Chacune d'elles est un brillant panégyrique en l'honneur du christianisme dont ils racontent la beauté, la vérité, les grandeurs, et le souvenir du défunt ajoute un nouvel éclat à cette louange. C'est moins un honneur personnel que l'éloge de la religion, et la gloire de chacun semblait un rayon détaché qu'il fallait reporter au centre commun. On ne paraissait pas concevoir une louange particulière qui ne conduisait pas à celle de l'Eglise, elle
« Ep. XCVI, ad Principiam, t. IV, para U, p. 778.