CHAPITRE VIII
était la mère qui réclame toujours la plus large part aux honneurs décernés à ses enfants.
Les oraisons funèbres de saint Jérôme comptent parmi les plus remarquables de l'antiquité chrétienne* : « Elles « sont marquées au coin de sa verve impétueuse et de « son ardente émotion, l'Eglise les a adoptées et elles « forment une des plus belles pages de ses annales. »
Nous avons besoin d'elles pour oublier entièrement ce qu'il y a de rude, d'acerbe dans quelques écrits du vieux solitaire; mais en lisant ces épitaphes, comme il les appelait lui-même après Hypérides % en présence de ces témoignages multipliés qu'il nous offre de sa tendresse et de la bonté de son cœur, nous ne nous sentons plus le courage de l'accuser; les charbons ardents qui, dans l'ancienne loi, réduisaient en cendres la chair des victimes, changeaient aussi l'encens en un parfum d'agréable odeur qui remplissait le temple de ses senteurs mystérieuses. Ce qui nous frappe surtout dans saint Jérôme, c'est la douleur profonde qui le pénètre et l'accable à la vue des maux de l'empire ; ses plaintes sont si lamentables, qu'en vérité l'on serait tenté de dire qu'il a prononcé l'oraison funèbre de la puissance romaine. C'est bien à lui de répéter après Térence ' :
Homo sum ; humani nihil a me alienum puto,
OU mieux avec Virgile * :
Sunt lacrymse rerum, et mentem mortalia langunt.
' Les Moines d'Occident, t. I, liv. IIF, p. 158.
' On a récemment découvert quelques oraisons funèbres de cet orateur, elles sont intitulées : Xof ci siti-ocœici. ' Térkkce, Ueaulontimoroumenos, se. I, v. 77. * Enéide, eh. 1, v. 462.
Ces grandes infortunes répandent un voile de tristesse sur les dernières heures de la vie de notre saint, elles remplissent de larmes et de gémissements les dernières pages de ses écrits, et s'il engage ses amis à embrasser la vie monastique , c'est pour fuir le spectacle d'une société si rudement éprouvée ' : « Au milieu des « malheurs de notre temps, au milieu des glaives tirés « de toutes parts, on est assez riche quand on ne man- « que pas de pain. »
Pindare savait adoucir les sons de sa lyre pour chanter le triomphe d'un enfant, Virgile repose par l'épisode de Nisus et d'Euryale, l'esprit fatigué des cris de guerre et du tumulte des batailles; Jérôme quittait aussi le lugubre tableau du monde envahi par les barbares pour se réfugier dans l'intérieur d'une famille, et là, il adressait à Laela, la belle-fille de Paula, des conseils admirables pour l'éducation de la jeune Paula vouée au Seigneur dès le berceau, et religieuse comme son aïeule et sa tante. Il offrait, avec la candeur du génie, de l'élever lui-même, et% « tout vieux que je suis, dit-il, je me « ferai à des balbutiements enfantins, beaucoup plus « honoré en ceci que ne le fut Aristote,- car j'instruirai, « non point un roi de Macédoine, destiné à périr par « le poison de Babylone, mais une servante et une « épouse du Christ, pour lui être présentée dans les « cieux'.... »
La lettre qu'il écrivait dans les mêmes circonstances à Gaudentius, mais à l'adresse de sa fille la petite Pacatula, n'est pas moins admirable de grâce et de naïveté: on reconnaît l'esprit chrétien qui dictait à Fénelon les
* Ep. XCV, ad Rusticum, t. IV, p. 777. » Ep. LVlI,ad Laetam,id.,p. 597.
* Les Moines d'Occident, t. I, liv. lU, p. 152.