CHAPITRE VIII
charmanles pages de son livre sur V Éducation des filles^ : u II est difficile, dit-il en commençant, d'écrire à une ence fant qui ne comprend pas ce que vous lui dites. Com- « ment l'exhorter à la continence? Elle n'aime que les « gâteaux , se blottit dans le sein de sa mère, où l'on « n'entend plus que son joli babil. Un peu de miel fait « mieux son affaire qu'un beau discours. Ecoutera-t-elle « les sublimes enseignements de l'Apôtre? Les contes « de sa vieille nourrice l'amusent davantage. Sera-t-elle « sensible aux sombres visions des prophètes? Le vice sage menaçant de sa bonne suffit pour l'effrayer. « Comprendra-t-elle la majesté des Evangiles? Mais « leurs éblouissantes clartés aveuglent tous les hommes. « Faut-il l'exhorter à obéir à ses parents? La voyez-vous « de sa petite main battre sa mère qui lui sourit. Ainsi « donc notre Pacatula recevra celte lettre pour la lire « plus lard. »
Puis il entre dans les plus petits détails, s'occupe des moindres choses et règle les différents moyens à employer pour fixer l'attention, fort inconstante à cet âge, quand il s'agit^ « d'apprendre ses lettres, d'unir les syl- « labes, de joindre les mots. » Tout à coup son esprit se trouble de nouveau, le nuage reparaît triste et pesant, la pensée de Jérôme se reporte aux ruines qui l'environnent, il oublie l'enfant qui l'occupe, et il s'écrie : « Ah! « le monde s'écroule et nos péchés ne nous accablent « pas. Une ville illustre, la tête de l'empire romain a « disparu dans un incendie; il n'y a aucun pays où l'on
• Ep. XCVIII, ad Gaudentium, t. IV, p. 796.
* Id. « Intérim, modo lilterarum elementa cognoseat, jungat syllabas, discat nomina, verba consociet : atque ut voce tinnula ista meditetur, proponantur ei crustula , mulsa pra;mia, et quidquid gustu suave est : quod vernat in floribus, quod rutilât in gemmis, quod blanditur in pupis , acceplura festinet. »
« ne trouve des Romains exilés.... Notre Pacatula est « née dans de mauvais jours. Ses premières années pas- « seront au milieu de ces jouets; elle saura pleurer avant « d'avoir appris à rire, elle connaîtra la douleur avant « que la joie fasse battre son cœur. »
Jérôme se dévoua tout entier au soulagement de ces grandes misères, et il pouvait à peine dérober quelques moments pour continuer ses travaux sur les saintes Écritures ^ « Je l'avoue, dit-il, j'ai promis depuis longi( temps ce Commentaire snr Ézèchiely mais la foule qui « se presse ici de toutes les parties du monde, m'empêche « d'y mettre la dernière main. A chaque heure, à chaque « minute, je vois arriver des frères malheureux : il faut « leur fermer la porte ou laisser là mon travail. Aussi je « profite des nuits, l'hiver approche, elles deviennent « plus longues, j'en prends quelques heures% à la lueur « d'une petite lampe, je dicte ces pages d'une manière « telle quelle, et je soulage ainsi mon cœur oppressé. » Car, comme le dit M. Villemain % il cherche à tromper par celle œuvre le trouble ardent de son âme : et, l'imagination toute remplie des malheurs qu'il a vus, et des souffrances qu'il a soulagées, il interprète les antiques malédictions prononcées sur le peuple juif, à la lueur lointaine des feux destructeurs qui ravagent l'Occident.
Cette élude sur Ézéchiel vit enfin le jour; Jérôme était pressé de couronner son œuvre de commentateur. Il avait rempli la première partie de sa grande mission en rendant au texte sacré sa pureté et son intégrité : ses travaux de traducteur élaient achevés, et après avoir
* Comment, in Eaech., lib. VII, prologus, t. III, p. 839.
* Idem, lib. VllI, prologus, p. 867.
^ Villemain, Tableau de l'éloquence chrét., saint Jérôme.