CHAPITRE Vm
orientales à l'accomplissement de sa mission doublement sacrée, car il servait l'Eglise, et il remplissait en même temps les désirs de son ami le pape saint Damase. Admirable disposition de la Providence! elle mène tout à ses desseins et se sert de la malice des hommes pour arriver à ses fins. Pour veiller sur l'Ancien et le Nouveau Testament, Jérôme pouvait-il être ailleurs mieux qu'à Bethléem, au sein de la terre promise, non loin de l'Egypte, où naquit Moïse, en face du désert tout rempli de la majesté de son nom, au milieu de cette contrée bénie où mourut Josué, où chanta David, où Saîomon fit admirer sa sagesse, où parlèrent les prophètes, où vainquirent les Machabées, où Jésus et les apôtres établirent sur le fondement du judaïsme Timmortel édifice de la religion chrétienne? C'est là que l'infatigable gardien des saints livres consacrait ses veilles à méditer, à corriger, à expliquer ces pages sublimes dictées par Dieu pour l'éducation du genre humain ; les grands hommes qui les avaient écrites devaient le soir sortir de leurs tombeaux et se presser autour de celui qui scrutait ainsi les mystères du passé pour restituer à leurs pensées la splendeur de la vérité : un rayon de l'inspiration céleste qui les avait éclairés illuminait alors Tintelligence du solitaire, une étincelle du feu sacré qui les embrasait venait soudain ranimer le docteur des saintes Ecritures et lui donner le courage d'achever son œuvre malgré l'envie, en dépit des persécutions.
Faut-il s'étonner, après cela, de trouver dans les écrits de saint Jérôme le caractère oriental joint au génie de l'Occident? Son langage participe à ta fois à la richesse des Grecs, à la majesté des Latins; nous reconnaissons dans ses ouvrages l'expression de l'esprit de ces deux peuples, éclairée, réchauffée par un brillant reflet de la
littérature hébraïque. Le savant Dalmale n'a pas craint d'allier le sacré au profane : à l'histoire de l'Eglise il unit celle de l'empire romain, à côté de la morale de l'Evangile il expose volontiers les timides essais des philosophes, et quelquefois, en rappelant leurs belles sentences, il croyait emprunter des maximes de la sainte Ecriture.
Saint Jérôme est dans l'Eglise latine le Père qui semble avoir le mieux compris ce qu'il y a d'aimable, de gracieux, dans cette vieille littérature païenne dont le christianisme condamne les écarts, sans nous défendre d'en admirer les chefs-d'œuvre. Ces beautés étaient familières à l'ermite de Bethléem , qui se plaisait à les faire passer dans ses écrits ; ces réminiscences classiques, ces fictions envieillies qu'il savait rajeunir donnent à ses ouvrages un attrait, une fraîcheur qui tempère la bouillante ardeur de l'écrivain. On aime à voir ce vieil anachorète, usé par la pénitence, courbé par les ans, secoué par le vent des tentations, se laisser doucement bercer au souffle embaumé qui vient du Parnasse ou de i'Hélicon, et tempérer la sévère austérité de la science sacrée par ces charmantes images, par ces joyeux souvenirs empruntés à la Grèce, ce monde de la nature et de la beauté. Saint Jérôme comptait parmi les âmes privilégiées qui laissent le reste des humains s'agiter dans les ombres de la caverne de Platon, tandis qu'elles s'élèvent elles-mêmes vers des régions supérieures où l'air est plus pur, où elles se jouent, pour ainsi dire, dans les rayons du soleil de vérité qui les illumine de toutes parts. En les voyant ainsi planer au-dessus de nos têtes, nous avons conscience de notre abaissement, les ténèbres qui nous environnent nous semblent plus épaisses, et nous disons de ces admirables génies les vers que