CHAPITRE II
voir sa famille après une longue absence , et par le besoin de se fournir de ces provisions de voyages que Pline assurait à Martial, laissant au poëte le soin de s'acquitter par des vers à la louange de son bienfaiteur*.
Stridon ne le retint pas longtemps : quels souvenirs autres que ceux de son enfance eût-il interrogés dans cette petite ville perdue au fond d'une province barbare? Quels maîtres eût-il entendus, quels savants eût-il pu consulter dans ce pays qu'il n'a certes pas flatté, quoiqu'il fût sien? A cette grande âme inquiète il faut Rome ouïe désert : Rome avec son agitation tumultueuse, le désert avec sa solitude et son silence ; s'il voyage, les villes ne l'arrêteront qu'autant qu'elles offriront un objet à ses études , et toutes les courses qu'il fera de par le monde le ramèneront au pied du Capitole ou dans sa grotte de Bethléem, sans avoir trouvé le calme qu'il allait vainement chercher ailleurs.
Son séjour dans Aquilée ne fut pas d'aussi courte durée; celte ville avait une Église qui s'était acquis déjà de la célébrité par la réunion de quelques hommes remarquables pour leur science et leur piété ; Athanase y avait laissé, dans son exil, l'empreinte de sa foi et une imitation des institutions monastiques de l'Egypte ^ Ce monastère avait prospéré, cl Jérôme put y prendre les premières leçons de la vie cénobitique qu'il devait mener dans les grottes de Chalcis, pour aller ensuite l'étudier dans les déserts de la Thébaïde. Il connut alors le moine Rufin avec lequel il se lia de la plus étroite amilié : ils avaient tous deux les mêmes goûts, le même amour de la science, la même opiniâlrelé dans le travail, la même ardeur dans la recherche de la vérité. L'âme de Jérôme
' Lettres de Pline, liv. Hl, let. XXI.
' ViLLEMAiN, Tahkau de l'éloquence. Saint Jérôme, p. 32ï.
s'épanouissait à ce doux commerce; et dans une lettre qu'il écrivait à cet ami, nous trouvons, entre autres choses aimables, cette phrase où se peint la vivacité de son affection : « Ah! si le Seigneur me transportait tout à « coup auprès de loi, comme il fit pour Philippe et pour « Habacuc, comme je te serrerais dans mes bras, comme « je presserais de mes lèvres ta bouche qui, de con- « cert avec la mienne, s'est jadis souvent faite l'organe « de la sagesse et quelquefois de la folie* ! » Il me semble les voir s'en aller tous deux, comme Socrate et Phèdre, sur les bords de l'ilissus, pour parler de ces sages de la Grèce qu'ils aimaient et admiraient après les avoir longtemps étudiés; comme Cicéron et Brutus, assis à l'ombre d'un platane , je crois les entendre discourir, non plus sur les grands orateurs de l'antiquité, mais sur les saints qui ont illustré l'Église et sur les génies qui l'ont éclairée comme aulant de lampes allumées dans le sanctuaire; ils dissertaient sur Tertullien, qui les tenait suspendus à ses sublimes apologies, et les glaçait d'effroi au tragique spectacle de sa chute et de son endurcissement; sur Hilaire de Poitiers, dont la mâle vigueur et la plume éloquente avaient si bien tenu en respect les fanatiques partisans d'Arius, et Rufin priait Jérôme de lui Iranscrire de sa main quelques-uns des ouvrages du docteur des Gaules pendant le temps qu'il allait y passer. Puis, rompant la gravité de ces entretiens, leur discours prenait les allures vives et animées d'une joyeuse causerie, peut-être évoquaient-ils l'ombre d'un de ces poètes anciens que Jérôme aimait si fort, ils se rappelaient et mettaient en pratique le charmant précepte d'Horace, auquel l'illustre écrivain nous
' Ep. I.ad Riifinum.t. IV, pars H, p. 1. « Quam illud os quod raecum vel erravit aliquando, vel sapuit, impressis ligerem labiis. »