CHAPITRE IL
Nous ne sommes pas éloignés de croire que Jérôme, tout entier à ses pérégrinations , entraîné par sa passion de voir et d'apprendre , n'ait voulu connaître l'Espagne et tenter une excursion au delà des Pyrénées. D'ailleurs, la Péninsule faisait partie du gouvernement des Gaules % et au temps de la domination romaine, les fleuves et les montagnes, limites naturelles des empires, avaient si bien disparu de la surface du globe, qu'un Gaulois pouvait alors dire avec non moins de vérité qu'au xvii" siècle Louis XIV : « Il n'y a plus de Pyrénées. » Nous le croyons d'autant mieux qu'il est trèssouvent question de l'Espagne dans les écrits de saint Jérôme : nous le voyons en correspondance familière avec des Espagnols S Lucinius et sa femme Théodora étaient de la Bétique. Quand il nous parle de cette province, tantôt il s'arrête à chercher l'étymologie de son nom d'Ibérie ', il le fait venir de l'Èbre, Iberus, partageant ainsi le sentiment de Lucain, dont il cite le vers pour témoigner de la commune origine des deux peuples :
Gallorum Celtae miscentes nomen Iberis*.
Puis, peu satisfait d'entendre appeler ce pays Celtibérie, il donne aux habitants nés du mélange des Gaulois et des Ibères le nom plus caractéristique, forgé tout exprès par lui, de Gallohispaniens. Tantôt il semble lui-même ressentir les terreurs de celte province menacée d'une ruine prochaine; les habitants tremblaient encore au souvenir des invasions des Vandales, des Suèves et des Alains, et chaque jour la crainte d'une nouvelle catas-
' A. UE Drogue, l'Église et l'Empire romain, t. I, ch. i, p. 208.
» Lettres LU, LUI.
' Comment, in Isaïam, lib. XVIII, cap. xi.vi, v. 18, 19; t. III, p. SOT.
* Lucain, Pharsale, chant IV, v. 10.
Irophe les livrait en proie aux horreurs d'un désastre dont les autres peuples n'avaient subi qu'une fois les lamentables épreuves *. Ailleurs, il résume ses observalions sur le caractère des habitants; il nous montre en Espagne % en Lusitanie surtout, un grand nombre de femmes faibles et livrées à leurs passions, qui étudiaient avec ardeur sans arriver néanmoins à la connaissance de la vérité. Elles acceptaient les extravagances deBasilide, de Balsamus, de Barbelon, et de Leusibora et autres hérétiques de ce genre. Saint Jérôme ajoute : « Saint « Irénée, de Lyon, évêque et martyr, expliquant l'origine « des hérésies, surtout de celle des Gnostiques, dit que « grâce à un Egyptien nommé Marc, elle se répandit K dans les Gaules aux environs du Rhône, puis en Es- « pagne où elle séduisit des femmes distinguées par leur « noblesse, qui mêlaient la volupté à leurs fables et don- « naientle nom de science à leur ignorance. »
Enfin, cette terre devait lui inspirer, à lui, l'ami des grands hommes, un intérêt particulier. Ne savait-il pas que les dernières clartés jetées par les lettres latines sur l'empire romain avaient eu leur foyer en Espagne? N'étaitce pas la patrie de Sénèque, de Lucain, de Florus, de Martial, de Columelle et de Quintilien? Ils furent les derniers qui, pour réjouir la ville éternelle, lui firent entendre la noble majesté de son beau langage; après eux, l'oreille des Romains ne fut plus frappée que par le bruit des armes, les cris de guerre et la voix discordante des Barbares.
11 est donc sinon prouvé, du moins fort probable, que saint Jérôme dut aller en Espagne, d'autant mieux qu'en venant en Gaule, son but unique était de voyager et de
* Ep. XCl, ad Ageruchiam, t. IV, pars IF, p. 748. ' Ep. LUI, ad Theodoram, id., p. 581.