CHAPITRE II
s'instruire en voyageant. Montaigne aussi goûtait fort cette manière de faire, car « l'âme y a une continuelle v< exercitation à remarquer des choses incognues et « nouvelles. Et je ne sasche point meilleure escole, « comme j'ai dit souvent, à façonner la vie, que de lui « proposer incessamment la diversité de tant d'autres « vies, fantaisies et usances; et lui faire gouster une si « perpétuelle variété de formes de notre nature ^ »
Une de ces courses où l'entraînait si volontiers son humeur aventureuse, conduisit notre saint chez les Atticotti^ dont il observa les mœurs et les coutumes avec une extrême surprise. C'était une peuplade de la Bretagne qui se nourrissait de chair humaine et trouvait ses délices dans ces horribles festins, tandis qu'elle laissait errer dans ses forêts de grands troupeaux de bœufs, de moutons et de pourceaux. Ces barbares n'avaient pas eu Platon pour maître, le philosophe ne leur avait pas enseigné les doctrines qu'il a développées dans sa République ^ et cependant ils entendaient le mariage à sa façon , et mettaient en commun les femmes et les enfants.
Jérôme voyageait ainsi de ville en ville, de contrée en contrée; chacune de ses haltes était pour lui l'occasion de nouvelies études, ou le moment de résumer ses impressions. Mais il ne s'arrêta nulle part aussi longtemps qu'à Trêves, où il retrouva le souvenir d'Athanase, « et la semence féconde que ce glorieux banni avait « répandue sur le monde*. » C'était alors la capitale des Gaules; on y avait vu les Césars; ils y gardaient même une résidence, et par leurs soins la ville s'était succes-
' Montaigne, Essais, liv. IH, ch. u.
' Adversus Jovinianum, lib. U, t. IV, pars II, p. 201.
^ MoNTALEMBERT, Les moities d'Occident, 1. 1, p. 211.
sivement agrandie, ornée, embellie. Elle vantait ses écoles, ses orateurs étaient connus% c'était le rendezvous des savants que la faveur y attirait de toutes parts. En effet, le mot de Cicéron est toujours vrai : Honos alit artesy la science n'est pas incompatible avec les honneurs et les richesses : les muses sont femmes , et comme Danaé, il arrive quelquefois de les voir sensibles aux charmes séducteurs d'une pluie d'or. On venait donc à Trêves, comme on allait auparavant à Rome, à Athènes; seulement qu'y trouvait-on? Les lueurs douteuses du crépuscule après les splendeurs du soleil à son zénith, la surface calme et tranquille d'un lac à côlé des immenses horizons, des rochers et des tempêtes de l'Océan. Jérôme ne négligea rien de ce qui pouvait fournir matière à ses curieuses investigations ; mais, au milieu de ces soins divers, il tint à honneur de ne pas oublier le confesseur de la foi dans les Gaules, saint Hilaire, de Poitiers, dont la trace fraîchement et profondément imprimée s'offrit partout aux regards avides de notre pieux pèlerin. Hilaire fut l'Athanase de l'Occident, qu'il défendit avec une invincible fermeté contre les envahissements de l'arianisme. Ni la crainte d'un empereur dévoué à l'hérésie, ni les menaces des évêques attachés à la cause d'Arius, ni les tourments d'un long exil, rien ne fut capable d'ébranler son courage, d'affaiblir sa résistance, d'arrêter sa parole, dont Jérôme a si bien défini l'impétueuse énergie quand il appelait Hilaire le Rhône de l'éloquence latine*. Notre Dalmate entendit
' OzANAM, Études germaniques, t. I, ch. vi,p. 3'20. — Une constitution (!<• Gratien suppose que toutes les grandes cités de la Gaule avaient des grammairiens et des rhéteurs qui professaient les langues grecque et latine. Les villes qui portent le titre de métropole sont autorisées à choisir ceux qu'elles veulent appeler à rkonncur de l'enseignement public.
* Cimment. in Epist. ad Galatas, lib. Il, p. 255.