CHAPITRE II
« longtemps, toute tentative des lois pour les réduire à a la servitude civile, le sentiment de l'indépendance, <c de l'honneur, de l'inviolabilité personnelle. »
Ailleurs, l'occasion se présente à Jérôme de nous parler de l'éloquence au pays des Hilaire et des Irénée, et il dit* : <( S'il y a beaucoup d'orateurs en Gaule ^, on ne le « doit pas à la fécondité du sol, mais aux clameurs des « professeurs de rhétorique; » puis il semble ajouter, en manière d'éclaircissement, qu'il ne faut pas s'en étonner, car (c l'Aquitaine se vante de son origine grecque. ^) On le voit, la louange n'est pas mal assaisonnée, et Jérôme avait appris, au commerce d'Horace, l'art de risquer au besoin quelques traits d'une innocente satire. Enfin, s'il vante les écoles qu'il avait vues florissantes en Gaule, s'il s'arrête à rappeler les études sérieuses auxquelles on y appliquait la jeunesse, il reconnaît qu'il était nécessaire aux Gaulois de recourir à la gravité romaine pour régler l'abondance et tempérer l'éclat de leurs discours ^ « Ils n'avaient pas besoin d'éperons, dit-il, mais « de frein, comme ces grands orateurs de la Grèce qui « corrigeaient l'enflure asiatique par le sel attique; ils « ne craignaient pas de porter la hache dans leurs vignes « trop plantureuses, afin que le pressoir de leur élo- « quence ne fût pas seulement chargé de mots, sembla- « blés à des sarments inutiles, mais qu'il laissât couler à « flots l'expression de leurs sentiments et de leurs pen- « sées. » Jérôme est un heureux disciple de Quinlilien, et nous trouvons avec plaisir les paroles du maître dans cette appréciation de l'éloquence dans les Gaules; elle
' Comment, in Epist. ad Galat., loc. cit.
* « Pleraque G allia duas les iiidustrloslssimè sequitur, rem militareni et argutè loqui. » (Caton, dans Sosip. Charisius. Tnst. gram., t. 11. p. 225.) ^ Ep. XGY, ad Ruslicum, t. IV, pars H, p. 721.
est courle, il est vrai, mais elle n'en est pas moins admirable de justesse et de vérité.
Avant de quitter la terre des Gaules, Jérôme toujours accompagné de son ami Bonosus, explora les contrées habitées par des peuples semi-barbares sur les bords du Rhin ^ Les deux amis reposaient sous le même toit, mangaient à la même table; depuis longtemps ils avaient tout mis en commun, les joies et les ennuis, les plaisirs et les fatigues d'un aussi long voyage. C'est alors que Jérôme se sentit attiré vers la vie monastique par le désir de renoncer au monde pour partager son âme entre Dieu et l'étude : il est à remarquer que cette pensée dont les échos répétés auront un si grand retentissement à travers les agitations de son existence, ne prit point naissance à Rome où il fut baptisé, ni à Antioche où il fui ordonné prêlre; elle est datée du fond de la Gaule : c'est aux bords du Rhin que notre Dalmate songea, pour la première fois, à se faire ermite; c'est chez un peuple barbare qu'il se sentit envahir par cette résolution de quitter les hommes et de se séparer de la société. Tant il est vrai que tous les élans, toutes les aspirations de Jérôme sont pour la solitude, pour ces déserts où le silence n'est point troublé par les rumeurs confuses de la foule, où l'attention n'est point distraite par le spectacle d'une nature riche et féconde, où l'âme repliée sur elle-même et tout entière à son Créateur ne trouve plus au dehors rien qui vienne interrompre ou troubler ce sublime monologue.
Il ne put former un semblable dessein, le mûrir, s'y arrêter avec complaisance, sans en faire part à son ami Bonosus ; je ne sais si la conviction profonde que Jérôme
' Ep. I, ad Runnum, p. 3.
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avait de trouver ainsi le repos et la tranquillité le rendit éloquent, et si sa parole enthousiaste réussit à couvrir de fleurs les austérités de la vie monastique, toujours est-il que Bonosus fut bientôt persuadé; il embrassa avec ardeur le sentiment qu'on lui exposait, et il se montra même le plus empressé à s'élancer dans la carrière ouverte sous ses pas.
Saint Jérôme à Aqiailée et à. Stridon.
Jérôme et Bonosus s'éloignèrent alors des Gaules dans la pensée de hâter la réalisation de leur projet: ils reprirent le chemin de la patrie en compagnie du Grec Evagre qui se rendait en ce moment à Rome \ Cet étranger n'était déjà pas sans quelque réputation : nos deux amis l'avaient rencontré à Verceil et à Trêves, ils ne tardèrent pas à faire dans une douce familiarité l'apprentissage réciproque de leurs esprits, et nous croyons avoir découvert par quelles circonstances fut amenée cette liaison : Jérôme préparait ainsi, sans le savoir, un compagnon pour son prochain voyage, il en parle dans plusieurs endroits de ses lettres, mais jusqu'ici l'origine de cette intimité ne nous avait pas semblé complètement débarrassée de nuages.
Saint Eusèbe de Verceil était un des plus illustres champions de l'orthodoxie dans les Gaules; aussi se fil-
* Le Nain de Tillemont, Ilist. ecclcs., t. Xll. —Saint Jérôme, art. iv.
il exiler à Scythopolis par l'empereur Constance. L'avénement de Julien permit au vénérable confesseur de rentrer dans son Église, mais il voulut auparavant se rendre, comme en pèlerinage, auprès de saint Athanase, afin de voir celui qu'il aimait et honorait avant même de le connaître. Eusèbe accomplit ce pieux dessein, et revint en Occident plein d'une nouvelle force pour combattre l'hérésie d'Arius. Il passa par Antioche, où Évagre le connut et s'attacha à ses pas. On les vit, dès lors, parcourir rillyrie, l'Italie, unissant leurs efforts communs pour triompher de l'Arianisme; à Milan, ils prirent une part active aux débats engagés pour vaincre l'opiniâtreté de l'arien Auxence qui s'était emparé de cette capitale '. N'ayant pu l'amener à résipiscence, ils devinrent les promoteurs du synode tenu à Rome en 369, sous le pape Damase, où l'on condamna Auxence et ses adhérents, Eusèbe revint alors, toujours accompagné d'Évagre, à Verceil, où Jérôme s'empressa de rendre visite aux deux vaillants soldats de la foi de Nicée, et il se lia d'une étroite amitié avec Évagre. Il fallut trop tôt se séparer; Jérôme poursuivit son chemin, mais la Providence ne tarda pas à leur fournir l'heureuse occasion de se retrouver.
Ursin, qui convoitait lui-même la souveraineté pontificale, se voyant trompé dans ses prétentions ambitieuses, excita des troubles à Rome, lors de l'élection du pape Damase. On l'envoya en exil. Les ariens qui le favorisaient, firent si bien auprès de l'empereur, que la sentence, à peine partie, fut immédiatement révoquée; la faction dressa ses embûches, et dirigea ses menées avec tant d'habileté, que le pape Damase se
' Ep. XVII, ad Innocentium, t. IV, p. 2G. —Note 5 sur saint Jérôme dans Le Nahi de Tillemont, loc. cit.