CHAPITRE II
à Trêves, et ils revinrent ensemble en Italie, car Évagre devait encore aller à Rome avant de se rendre à Antioche. Cédant aux instances de ses nouveaux amis, il consentit à passer par Aquilée, où ils le présentèrent dans les maisons qu'ils fréquentaient eux-mêmes, La connaissance fut bientôt faite; Évagre venait de loin, il devait savoir tant de choses ! Quand Ulysse arriva dans l'île de Galypso, ou lorsqu'il se présenta au palais d'Alcinoûs, Homère nous dit que chacun s'empressait autour du héros pour entendre de lui son histoire et le récit de ses aventures. Ces traditions chantées par le vieux poëte ne furent point particulières à la Grèce; on pratiquait cette coutume partout ailleurs, à cette époque oîi les relations étaient si difficiles et les communications si rares, et l'arrivée d'un étranger de distinction dans une ville passait pour un événement de ses annales. 11 en était ainsi en France du temps de Chapelle et de Bachaumont, à plus forte raison à Aquilée, quand nos voyageurs y arrivèrent. Évagre dut payer son tribut à l'usage, et satisfaire la curiosité de ses hôtes. 11 leur raconta ses courses apostoliques avec Eusèbe, ses luttes contre les Ariens, contre Auxence en particulier; il leur fit part des embarras et des ennuis suscités au pape Damase, il n'oublia pas la protection miraculeuse accordée à la femme accusée d'adultère à Verceil, il parla de son voyage auprès de l'empereur pour défendre la cause du souverain pontife, et assurer la tranquillité de celle que le ciel avait si visiblement protégée.
Ce récit avait profondément ému les amis de Jérôme, et au nom de tous. Innocent le pria d'en faire la narration par écrit, afin que ce fût un monument pour la postérité. Il paraît que Jérôme se défendit longtemps contre leurs instances; enfin il se rendit, et dans une lettre qu'il
adresse à Innocent*, il donne les détails de ce miracle. Sa lettre commence par un long exorde où il allègue son inexpérience qui le rend incapable de traiter un sujet si merveilleux ; il a négligé depuis quelque temps Tétude de la langue latine, une sorte de rouille s'est étendue sur son esprit, et puis, n'y avait-il pas quelque danger pour lui, qui n'a jamais dirigé qu'un radeau, à tenter de conduire un vaisseau de transport sur les flots orageux du Pont-Euxin ? Ces précautions oratoires sont imitées de Cicéron hésitant à céder à la prière de Brutus, pour tracer à ses amis le portrait du parfait orateur. Pareilles excuses sont bonnes dans la bouche ou sous la plume de Cicéron jouant peut-être un peu trop l'effroi, en présence de la rude tâche qu'on voulait lui imposer; mais, à coup sûr, elles sont parfaitement hors de propos au début d'une composition qui, loin d'être un traité, n'a que les modestes apparences d'une narration; il faut les ranger, pour dire comme Montaigne, « parmi ces longueries d'apprêts, qui ne conviennent pas au sujet. » A la fin de celte lettre à Innocent, le nom d'Évagre a trouvé naturellement sa place sous la plume de Jérôme; Évagre, leur ami commun, le redoutable adversaire d'Auxence, le défenseur des droits du saint-siége et de la discipline ecclésiastique. Jérôme rappelle tous ces titres, et citant un vers des Géorgiques de Virgile ^
Verum hœc ipse equidem, spatiis exclusus iniquis PrBetereo, atque aliis post me memoranda relinquo.
Il laisse à d'autres le soin de raconter ces grandes choses, et termine en s'abandonnant à la joie de savoir qu'Évagre avait obtenu la grâce de l'innocence persécutée.
* Ep. XVII, ad Innocentium, loc. cit.
* Vjrgile, Gcorg., liv. IV, v. 147.