‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 34 sur 236 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Après quelques jours donnés à ses antiis, Évagre continua son voyage. Il prenait seul le chemin de Rome, pendant que Jérôme restait à Stridon, ou plutôt à Aquilée, contraint, malgré toutes ses répugnances, à demeurer encore dans le monde, et à remettre l'exécution du projet qu'il caressait d'embrasser la vie monastique. Cet état de choses dura plus longtemps qu'il ne l'avait cru, soit qu'il dût songer à ses propres affaires, ou veiller aux intérêts de son frère Paulinien, à peine âgé de neuf ans, ou bien environner la jeunesse de sa sœur de ses attentions fraternelles et des conseils de son expérience. Une chose est hors de doute, il a pris soin lui- môme de nous la déclarer*, comme pour prévenir toute accusation de lenteur ou de faiblesse , des obstacles insurmontables l'avaient arrêté à son retour des Gaules ; il fallut renoncer à rattacher les anneaux, un moment brisés, de ses espérances ; si la solitude lui apparaissait encore comme l'unique objet de ses rêves, un mirage trompeur faisait sans cesse fuir devant lui le jour heureux qui mettrait un terme à ses désirs. Tel aux déserts brûlants de la Libye, le voyageur altéré voit soudain s'étendre à l'horizon les plaines liquides d'un lac sans rivages ; il est le jouet d'une triste illusion, et ne peut approcher ses lèvres de celte eau perfide qui semble railler ses ardentes convoitises.

Jérôme se plaignait de ces contre-temps fâcheux dans une lettre qu'il écrivait à Rufin^ pour lui annoncer que Bonosus l'avait devancé dans la voie de la perfection, et qu'ainsi le conscrit montrait au vieux soldat le chemin de la victoire. En effet, Bonosus, l'ami de son enfance,

' ut « quutn ego voluerim, ille perfecerit ; raihi ignoscas, quia implere non potui. » (Ep. I, ad. Ruf., t. IV, p. 4.) » Id., ad Ruf.

le compagnon de ses études, de son séjour à Rome et de son voyage dans les Gaules, Bonosus venait de le quitter pour se consacrer à Dieu dans la retraite , et il avait choisi pour ermitage un îlot escarpé de la mer Adriatique. Là, le fracas des vagues et une ceinture d'écueils offraient à son âme, dégoûlée et retirée du monde, une barrière infranchissable, que la nature ellemême semblait avoir pris plaisir à élever, pour écarter du jeune anachorète les rumeurs confuses et les distractions importunes des choses humaines.

Ainsi empêché de suivre ses goûts, saint Jérôme aurait-il entrepris, à cette époque, un second voyage à Rome? On l'a dit; mais nous ne saurions embrasser cette opinion, elle nous semble gratuite, et nous ne trouvo'ns pour la recommander aucun témoignage du saint docteur. Dans sa lettre à Marcella*, il est bien question d'un séjour à Rome, au milieu de cette foule dont il n'aimait pas la tumultueuse agitation. Mais ce séjour n'est pas différent de celui qui amena pour Jérôme la connaissance de celte même Marcella et d'un grand nombre de dames romaines, alors qu'il fut appelé à Rome par le pape Damase en l'année 385.

D'ailleurs, pourquoi le faire aller à Rome à son retour des Gaules? Ne savait-il pas les dangers auxquels il serait encore exposé? N'avait-il pas fait la triste expérience de sa faiblesse? Était-il si imprudent de livrer aux orages et à la tempête sa barque à peine remise à flot après le naufrage! Deux années de vertu l'avaient-elles donc rendu si confiant dans ses forces, qu'il espérait marcher, sans trébucher cette fois dans les sentiers glissants de la ieunesse? Et puis, l'enfance de son frère ne réclamait-

Ep. XLV, ad Marcellam, id., p. 553.

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