CHAPITRE ITI
traversé l'Illyrie, laDacie pour se rendre en Thrace? Nous croyons plus simple et plus naturel d'admettre qu'il s'embarqua à Aquilée ; c'était à cette époque un porl de mer très-fréquente '. Jérôme n'eut qu'à choisir entre les navires que le commerce y amenait de toutes parts. Il descendit ainsi la mer Adriatique, et sans but arrêté, il continua sa course incertaine ^- à travers la mer Ionienne et la mer Egée pour venir enfin prendre terre au pays des Thraces. Jérôme et ses compagnons se rendirent à Trajanopolis pour vénérer le tombeau d'Eustathius ', où le saint évêque d'Antioche fut exilé, sous Constantin, par une vengeance des Ariens, dont il avait le premier démasqué la fourberie et combattu les erreurs. De la Thrace, Jérôme traversa le détroit et passa dans le Pont; il voulut parcourir les principales provinces de l'ancien empire de Milhridate et commença par la Bilhynie, qui paya, nous dit-il, de sa liberté la généreuse hospitalité qu'elle n'avait pas craint d'accorder à Annibal *. Puis il poursuivit sa route à travers la Galatie % et il s'y arrêta quelque temps pour comparer la langue du pays avec celle qu'il avait apprise à Trêves: il trouva, comme nous l'avons fait remarquer*^ et comme il l'écrivit plus tard% que l'une ne différait de l'autre que par quelques expressions, quelques tournures empruntées à la langue grecque alors en usage chez les Galates. Cette étude du langage amenait naturellement la connaissance des
' Le poëtc Ausone la plaçait au neuvième rang parmi les villes illustres. {De clar. urh., vu.)
* « Tandem in incerto peregrinalionis erranti. » — Ep. I, ad Ruf., t. IV, p. 2. » De viris illust., I.XXXV, id., p. 12'.'.
* Ep. XCI, ad Ageruchiam, Id., p. "49. " Ep. I,adRuf.,/rf.,p. 2.
" Voir ci-dessus, p. 54.
' Commenl. in Epist. ad Galat., lib. II, cap. m, t. IV, pars I, p. 2hb.
hommes qui le parlaient; Jérôme observa, après Varron et Lactance*, que ce n'était pas un peuple autochthone, comme on disait à Athènes, qu'il s'était formé d'un mélange de Gaulois étrangers et de Grecs indigènes; aussi avait-on donné à cette contrée le nom de Gallo-Grèce contracté plus tard en Galatie\ Jérôme était tout disposé à accepter cette action colonisatrice essayée par les occidentaux au centre même de l'Orient, d'autant mieux que mille exemples s'offraient à sa mémoire pour lui montrer ce mouvement s'opérant sans discontinuer d'Orient en Occident : ainsi Marseille en Gaule, Sagonte en Espagne avaient été fondées par des Grecs, Carthage était une colonie de Tyriens, et les Romains eux-mêmes étaient fiers d'avoir les Troyens d'Enée pour ancêtres et de faire ainsi remonter leur origine à l'une des plus puissantes villes de l'Asie*. Ces émigrations donnaient une explication facile aux différences que Jérôme avait remarquées dans le caractère et dans le génie des peuples, il ne s'étonnait plus de trouver quelquefois en Occident la finesse des Grecs, et en Orient des traces de l'esprit épais et lourd des Barbares \ Nos voyageurs visitèrent la capitale de la Galatie, An-
* Comment, in Eplst. ad Galat. — Marcus Varro cunctarum antiquitatum diligenlissimus perscrutator, et cœteri qui eum imitati sunt, multa super hàc génie et digna mcmoriâ tradiderunt. — Lactantii nostri qua? in III ad Probum volumine de hàc gente opinatus sit, veiba ponemus : « Galli, inquit, antiquilùs « a candore corporis Galatœ nuncupabantur, et Sybilla sic eos appellat. Quod « significare voluit poeta cum ait :
Tum lactea colla auro innoctuntur...
« quum posset dicere, candida. »
' Id. Hinc utique Galatiœ provincia, in quam Galli aliquando venientes, cum Grœcis semiscuerunt. Unde primum ea regio Gallograecia, post Galatia nominata est.
3 Cette idée a inspiré à Virgile le VI' chant de son Enéide.
* Ex quo evenit, ut in Occidente Grœci sœpe acuminis reperiantur ingénia, et in Oriente stoiiditatem barbaramredoleant. — Id.