CHAPITRE III
la métropole de tout l'Orient'; notre voyageur pouvait donc aisément se résigner à fixer dans une ville aussi importante le terme de celte excursion et le lieu de son repos en attendant de nouvelles pérégrinations. D'ailleurs, n'avait-il pas auprès de lui Évagre pour le consoler? Et pour passer agréablement ses loisirs, espérait-il trouver mieux que le commerce familier des grands écrivains et l'étude assidue des chefs-d'œuvre de Rome ou d'Athènes?
Qui de nous ne se rappelle ces vers fameux où le poète dit que :
Armé pour conquérir la terre
Alexandre en Asie emporta son Homère?
Le p. Brumoy raconte encore que saint Jean Chrysostome mettait à son chevet les œuvres d'Aristophane, pour les trouver le soir avant de s'endormir et le matin à son réveil 2. Nous n'ignorons pas que Bossuet oubliait ses controverses, et Claude, et Jurieu, et Leibnitz, pour délasser son esprit à la lecture de quelques vers d'Homère, de Virgile et d'Horace, dont il ne se séparait jamais'; noble passion, qu'inspire aux grandes âmes le charme de ces génies merveilleux produits par l'antiquité, pour donner à la postérité le spectacle toujours nouveau d'une beauté resplendissante de grâce et de jeunesse! Saint Jérôme n'avait pas encore essayé de résister à cette séduction ; aussi, en partant d'Aquilée, il ne voulut pas abandonner ses auteurs favoris, pour qui Rufin lui reprochait plus tard de professer un culte
* Ep. XXXVlll ad Pammach., adu. Joan. Hierosol., Id. p. 330. « Ut Palestinae metropolls Cœsarea, et tolius Orientis Anliochia. »
* Théâtre des Grecs, t. X, p. 236. Paris, 1787.
* « Les auteurs de l'antiquité lui avaient été familiers dès l'enfance. Il les « apprit par cœur, et ce qui est plus prodigieux, il les reUnt. » (Nisard, Histoire de la lillèraiure franc., t. 111, cli. xui, p. 51.)
presque idolâlrique. Il avait pu quitter sa pairie, sa maison, s'éloigner de sa famille, de ses amis, mais il emportait dans son exil les livres qu'il avait achetés à Rome; de môme Énée s'échappant à grande peine à travers les flammes qui réduisaient en cendres la superbe Ilion, enlevait sur ses épaules son vieux père et ses dieux, les seuls trésors qu'il songeât à disputer aux Grecs et à l'incendie. Quand on parle de la bibliothèque de saint Jérôme, il ne faut pas se figurer une librairie semblable à celle que possédait Montaigne^ ; notre Dalmate, instruit à l'école de Donatus, avait mis une véritable coquetterie à réunir les volumes qui composaient son bagage littéraire. Ces ouvrages étaient des parchemins roulés suivant la signification du mol latin qui les désignait, ils tenaient peu de place, leur nombre était assez restreint, car ils appartenaient tous à cette classe d'auteurs spécialement recommandés par Quintilien sous le nom de probati auctores.
Quelques écrivains ont cru que saint Jérôme avait d'abord visité Jérusalem avant de se rendre à Anlioche : Jérôme était, il est vrai, un grand voyageur, mais on a bien quelque peu abusé de ses goûts pour faire de lui une sorte de Juif errant, toujours par monts et par vaux. Ce voyage à Jérusalem nous paraît ressembler fort à celui qu'il aurait fait à Rome, à son retour des Gaules : ni l'un, ni l'autre n'a jamais existé qu'en imagination. En effet, il l'est nullement question de Jérusalem dans l'itinéraire t;u'il nous a lui-même tracé de celte pérégrination ; après avoir parlé de la Cilicie, qu'il avait traversée sous un ciel de feu, il nous dit immédiatement, sans transition aucune, que la Syrie s'offrait à lui comme un port après
* Essais de Montaigne, liv. H, ch. xxii. — « Ma librairie qui est belle entre les librairies de village. »
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le naufrage \ Avant d'y aborder, s'il avait visité Jérusalem, pourquoi n'en dire pas un mot? Quelle raison donner d'un silence si étrange? Comment! il écrit à Rulin pour lui parler de ses courses, et il oublie la plus intéressante? Si nous voulions adresser à un ami la description d'un voyage à travers la France, nous n'aurions pas pour Paris une mention honorable? Ou encore, dans Paris, si nous rappelions les principaux monuments que nous avons admirés, tairions-nous le Louvre et Noire-Dame? Quand Jérôme écrivait à Rufin , il savait que celui-ci s'était arrêté à Jérusalem, et, néanmoins, en face de ces grands souvenirs qui devaient leur être communs, il n'avait pas un sentiment à réveiller, pas une pensée à partager, pas une ombre à évoquer dans l'enceinte tristement célèbre de la ville déicide? Comment Jérôme, dominé par l'image des saints lieux, ne franchissait-il pas aussitôt l'espace, courant audevant de l'âme de Rufin, pour la ramener au Cénacle ou.au Golgalha, à Bethléem ou à Bélhanie, au jardin des Oliviers ou à la montagne du Thabor? Notre saint disait, il est vrai, dans une lettre à Eustochium, qu'il n'avait quitté sa patrie, ses parents, ses amis, que pour aller combattre à Jérusalem ^ Mais des difficultés insurmontables l'avaient forcé de renoncer à ce premier projet pour en remettre à plus tard l'exécution, dans le moment intempestive. C'est ce qu'il fait clairement comprendre quand, écrivant à Florentins, du fond des déserts de Chalcis, il lui dit : « Mon âme s'enflamme de « nouveau du désir de partir pour Jérusalem \ » Il est encore constant qu'il écrivait à Asella, pendant son sé-
< Ep. I , ad Ruf., t. IV, pars II, p. 2. - Ep. XVHI, ad Eustochium, id., p. 42. ' Ep. IV, ad Floicntium, id., p, 5.
jour à Rome, de prier et de lui mériter la grâce de pouvoir bientôt quitter Babylone pour retourner à Jérusalem ^ ; mais ces expressions de Babylone et de Jérusalem ne sont-elles pas ici évidemment métaphoriques? Saint Jérôme ne les a-t-il pas employées pour signifier le monde et les joies tumultueuses qu'il fuyait avec tant d'empressement , pour désigner la solitude et le silence dont il faisait ses plus chères délices? Du reste, dans son Apologie contre Bufin^ parlant de son second voyage en Orient, Jérôme écrit : « Je suis entré dans Jérusalem, « j'ai vu bien des merveilles, et ce que je ne savais aupa- (' ravanl que par la renommée, j'ai pu m'en assurer par « le témoignage de mes propres yeux^ » Jusque-là ce témoignage lui avait manqué, il n'avait fait qu'entendre parlerde Jérusalem, il n'y était donc pas allé.
Cependant le repos, le séjour d'Antioche, les soins empressés d'Évagre rétablissaient lentement la santé compromise de Jérôme; il eut fallu dans ce pays de la magie, des sortilèges, des talismans, trouver un philtre pour adoucir ses peines morales, car elles allaient s'aggravant de jour en jour. Il perdit les quatre amis qui l'avaient suivi d'Aquilée : Innocent fut subitement enlevé par des fièvres malignes^; la mort d'Hylas vint tôt après faire saigner de nouveau la blessure à peine fermée*; Héliodore, accompagné de Nicéas, poursuivit son voyage jusqu'à Jérusalem '. En revenant de ce pieux pèlerinage, ils prirent le chemin d'Antioche pour y passer encore quelques jours avec Jérôme et Évagre, avant de retourner dans leur patrie. Une fâcheuse nouvelle vint un peu
' Ep. XXVni, ad Asellani, id., p. G7.
* Apol. adv. Rufiniim, lib. 111. Id. p. i59. 5 Ep. 1, ad Ruûnum, id., p. 2.
* Idem.
» Idem, p. 1.