CHAPITRE III
déranger ces projets et accélérer le départ d'Héliodore : il apprit que sa famille était dans le deuil et dans les larmes, qu'il avait à consoler sa sœur demeurée veuve, et son petit-neveu Népotien, dont les intérêts allaient être désormais confiés à sa tutelle'. Du reste, Jérôme ne le perdait qu'avec l'espérance de le revoir; Héliodore ne renonçait pas à la solitude, et il priait en partant son ami de lui adresser du désert une lettre pour l'exhorter à venir bientôt y prendre sa place ^
Ces morts, ces départs détachaient de plus en plus l'âme de Jérôme des vanités de la terre, et donnaient un nouvel élan à ses aspirations vers la solitude. Aussi écrivait-il à Théodosius, ce saint abbé qu'il avait visité en Cilicie , pour obtenir par le secours de ses prières, jointes à celles des autres moines, la grâce de vouloir et de pouvoir rompre enfin les liens qui le retenaient au milieu de la société. Il se compare à une brebis malade détachée du troupeau, à l'enfant prodigue retenu loin de son père dans les filets du démon'. On devine les déchirements de cette âme, entraînée d'un côté par une véritable passion de la solitude, dont les retraites désolées lui apparaissaient comme une sorte de paradis peuplé par des légions de saints, retenue de l'autre par des affections profondes, auxquelles s'ajoutaient encore, pour leur donner plus de poids, les raisons convaincantes d'une santé délabrée.
Pour charmer ses ennuis et distraire son esprit accablé, Jérôme entretenait une correspondance assez active
' Ep. XXXV, ad Heliod. Epitapli. Nepot. Id., p.2C9.« Aliiis forsitan sciibeiet quod ob saluicm illius Orienlem, eiemumque dimiseris, et nie cliarisstmum godalcmtuum rtdeundi spe lactaveris. »
- Ep.V, ad Héliodorum , id., p. 7. « Tu ipse abiens postulàr.is ut postea quam ad déserta migràssem, invitaloria ad te stripta transmilteiem. »
* Kp. UI, ad Theodosium, id.,p. 6.
avec ses anciens amis. Il avait appris d'Héliodore, revenant de Jérusalem, la première nouvelle que Rufin parcourait les déserts de l'Egypte, interrogeant les moines, visitant leurs monastères^; il en ressentit une si grande joie qu'il osait à peine y croire, lorsque ce bruit fut pleinement confirmé par un moine d'Alexandrie, que le peuple envoyait féliciter les confesseurs exilés d'Egypte par Yalens, en 372. Ce messager ne put dire, à la vérité, ni le nom, ni la patrie du nouveau venu parmi les solitaires de son pays. Mais Jérôme, déjà prévenu, reconnut aisément son ami à d'autres indices. Toutefois, si quelques doutes lui demeuraient encore à l'esprit, ils furent vite dissipés, car la voix publique annonça bientôt partout que Rufin était dans le désert de la Nitrie, qu'il avait vu et entretenu le bienbeureux Macaire^ Alors Jérôme se surprit à regretter plus que de coutume sa mauvaise santé, qui ne lui permettait pas d'aller rejoindre Rufin. Rien ne l'eût arrêté, ni les ardeurs de l'été, ni les dangers d'une longue navigation; tel eût été son empressement que, pour le faire comprendre, il multipliait les images et s'écriait : « Crois-moi, mon <( frère, le marin battu par la tempête ne tourne pas « vers le port des regards plus suppliants, les cam- « pagnes desséchées sont moins avides de pluies, la « mère assise sur le rivage n'attend pas son fils avec «< autant d'impatience'. » Puis Jérôme racontait à Rufin ses voyages, ses courses avant d'arriver à Antioche ; il lui faisait part de la mort d'Innocent et d'Hylas, leurs amis communs. Il ne restait plus à noire pèlerin que la
' Ep. [. ad Rufinum, iiL, p. I.
- iMoNTAi.EMiiEin, les Moincs d'Occident, I. I, p.G5.
* Ep. I, ad Ruf., p. 2. « Cicdas mihi, IVater, non in tempestale jactatus porlum nauta pro.epectat ; non silicntia arva imbres desiderant : nec sic curvo assidens litloii anxia filium mater expcctat. »