CHAPITRE III
compagnie du fid(Me Évagre; en rendant hommage au dévoûment de ce nouveau Pylade, saint Jérôme évoque dans sa lettre un de ses plus doux souvenirs d'enfance, celui de Bonosus. Comme il s'arrête avec bonheur à nous dire le sacrifice de cet héroïque jeune homme, abandonnant sans regrets les richesses, les honneurs, les joies de la famille, pour se retirer dans une île inabordable ! Quelle peinture de cette île avec ses tristes rochers, sa mer blanchissante, ses écueils tant redoutés : « C'est une H prison sans verdure, sans ombrage; mais l'athlète de « Jésus-Christ y vit en liberté, comme saint Jean à H Pathmos, et peut-être lui aussi parlageail-il les extases « et les hautes révélations de l'apôtre bien-aimé*. »
Ces pensées rendaient plus douloureux au cœur de Jérôme le vide qui se faisait autour de lui; le souvenir des amis dont il était séparé, le regret de ceux qu'il avait perdus resserraient de plus en plus les liens qui l'attachaient à ceux qu'il espérait un jour retrouver. Ramenez dans un lit les eaux d'un fleuve auparavant distribuées en plusieurs canaux, elles prennent un cours plus rapide, plus impétueux. Ainsi l'affection de Jérôme s'était concentrée plus forte, plus dévouée sur Rufin, et pour achever comme pour commencer sa lettre, notre Dalmate avait trouvé des expressions, peut-être moins éloquentes que celles de Cicéron sur l'Amitié, mais à coup sûr, elles partaient d'un cœur aussi profondément pénétré de ce sentiment, « le plus doux présent que les dieux aient fait à la terre ^ »
Cette lettre était accompagnée de quelques lignes à l'adresse de Florentins, à qui ses largesses avaient valu, de la part des habitants de Jérusalem, le surnom de Père
' Ep. I, ((i.,p. 3.
- CicÉROS, de Amicitia, 2.
des pauvres'. Pendant son séjour dans la sainte cité, Héliodore avait reçu le plus gracieux accueil de ce vaillant chrétien, la reconnaissance lui mit à la bouche des paroles si vives et si tendres pour exprimer la générosité de son hôte, que Jérôme se prit à l'aimer sans le connaître. Il lui écrivit pour le lui dire, et pour lui recommander la lettre qu'il envoyait à Rufm. Celui-ci venait de rentrer à Jérusalem après son excursion en Egypte : Jérôme avait appris ce retour, mais il ne savait pas encore au juste où lui adresser ses lettres .
Vers la même époque, vivait sur une montagne aux environs de Césarée, en Palestine, un saint ermite nommé Martinianus : Héliodore avait parlé de ce vénérable vieillard à ses amis d'Antioche ; c'est sans doute à lui que Florentins devait offrir les salutations de Jérôme unies à celles d'Evagre.
Celte correspondance ne suffisait pas à occuper notre saint: avec le tour d'esprit que nous lui connaissons, il ne pouvait manquer de chercher et de trouver matière à s'instruire, pendant son séjour forcé dans la ville d'Antioche. Laodicée avait alors pour évêque un habile interprèle des saintes Ecritures, il se nommait Apollinaire. Fils d'un grammairien, nourri dans l'amour des belleslettres, professeur de rhétorique, exercé par conséquent dans l'art de la parole, il traduisit, expliqua, commenta plusieurs livres de la Bible ^ : les Epîtres aux Ephésiens % aux Corinlhiens% aux Galates, ^Ecclésiaste^ ïsaïe'^ et les Psaumes. Il marchait sur les traces d'Origène, d'Eu-
* Ep. II, !\d Florentium, t. IV, p. 4.
* Apol. adv. Rulinum, Id., lilt. I, p. 373. ^ Ep. XXXI, ad Pammach. Id. p. 243.
* Ep. LXXIV, ad August. Id., p. 619.
" Comment, in Eccles., cap. xii, v. 6, t. II. " Comment, in Isaiam, Prologus, t. III, p. 6.