‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 47 sur 236 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

« que cela est nécessaire, aux objections des païens*. » Apollinaire écrivit encore un ouvrage en trente livres pour combattre les mensonges et les calomnies suggérés à Porphyre par sa haine contre le christianisme ^ Saint Jérôme professait une si haute estime pour ce Traité, qu'en le comparant à ses propres écrits, ceux-ci lui semblaient être d'un ignorant, et il les regardait, au bout d'un certain temps, comme un songe, où il aurait rêvé ce qu'il avait appris pendant ses premières années.

Voilà sur quels litres reposait la réputation de science faite à Apollinaire, au moment de son arrivée à Antioche, et nous n'avons voulu citer que les témoignages de saint Jérôme. Nous ne dissimulons nullement l'ardeur avec laquelle notre voyageur rechercha la connaissance du savant évêque, le soin, l'empressement qu'il mit à recueillir ses leçons ^ ; il l'entendit souvent, cultiva son amitié et profita, plus que tout autre, de ses enseignements que l'habitude de la langue grecque lui rendait faciles à suivre et à comprendre. Il partageait donc entièrement l'opinion générale si favorable à Apollinaire, et quand celuici se fut détaché de l'Église, Jérôme évita de le désigner autrement que par le nom de Laodicéen '•, comme s'il avait éprouvé une douloureuse impression à écrire Apollinaire, jadis défenseur de la foi, maintenant hérétique; ou peut-être le jugeait-il indigne de porter, après être sorti de l'Église, le nom qu'il reçut au jour de son entrée, ce nom qu'il avait couvert de gloire par ses nobles combats et par ses illustres triomphes.

' Ep. XXX, ad Pamm., t. IV, p. 236.

* Ep. XLI, ad Pamm. et Océan. Id., p. 342.

* Id. « ApoUiiiarium Laodicenum audivi Antiochiœ fréquenter et colui. »

* Ep. LXXVI, Augustmi ad Hieron. Id., p. G38.— Ep. LXXIV, Hieron. ad Aug. Id., p. G19.— Comm. in cpist. ad Galat., pars 1, t. IV, p. 222.

Jérôme continua de le lire et de l'étudier à cause de son érudition, comme Terlullien, Arnobe, Origène*, dont certaines Églises interdisaient la lecture aux fidèles. Ce n'est point qu'il crût, avec elles, devoir condamner tout ce qu'ils avaient écrit, mais il confessait qu'il y avait matière à la critique dans plusieurs de leurs ouvrages. Apollinaire s'y trouvait souvent exposé. Au dire de Jérôme-, il lui arriva, cédant à de bonnes intentions, il est vrai, mais contrairement aux exigences d'une science plus attentive et moins facile, de réunir les différentes versions de la Bible, pour en former un tout, comme on composerait un habit avec des pièces de rapport, et de disposer l'ordre des Livres saints, non plus d'après les règles établies touchant lacanonicité des Écritures, mais seulement selon son bon plaisir, en se rapportant aux seules lumières de son sens privé. C'est ainsi qu'il avait accepté la version de Symmaque, pour certains passages de l'Ecclésiaste ; par là, il avait également déplu aux juifs et aux chrétiens, parce qu'il ne suivait pas le texte hébreu, et qu'il s'écartait de la version des Septante \

Saint Jérôme fait un autre reproche à Apollinaire, et l'accusation est ici plus grave, elle porte sur la méthode même suivie par l'évoque de Laodicée,dans l'interprétation des saintes Écritures. « Il parcourt tout, dit notre <( saint, précisant quelques points, s'arrétant à certains « intervalles, et souvent il dévore, par des chemins de « traverse, les espaces d'une longue roule; aussi ne faut- « il pas s'étonner si quelquefois ses Commentaires ont « l'air d'un index, ou ressemblent à un sommaire*. »

' Ep.XXXVl.adVigil., t. IV, parsII,p.27G.— Ep. LVI.adTranq. Id., p. 589.

- ApoJ. adv. Ruf., lib. II, p. 43.Î.

^ Comment, in Eccles., cap. xp, v. .'>, t. II.

* Comment, in haïam. Prologus, t. III, p. U.

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C'est ainsi que Jérôme fut à Anlioche l'ami d'Apollinaire, sans approuver toujours sa façon de dire ou de faire, son disciple, sans partager toutes ses opinions. ïl suivit ses leçons, sans jamais laisser pénétrer dans son cime le venin qui se cachait sous les fleurs de l'éloquence, il profita des enseignements du maître sans accepter aucune de ses erreurs, aucune de ses propositions téméraires : Amiens Plato^ sed mugis arnica veritas.

Évagre possédait à trente milles environ d'Anlioche une maison de campagne appelée Maronia^ Interrompant le cours de ses graves études, Jérôme venait y goûter les douceurs de la vie des champs, dans l'espérance, sans doute, de hâter, en respirant un air vif et pur, le rétablissement de sa santé si lente à répondre à ses vœux. Là, notre cher malade s'essayait à la solitude, et préludait par des échappées de quelques jours à une retraite absolue loin de tout commerce avec la société.' Dans une de ses promenades à Maronia, il eut occasion de voir et de connaître un saint vieillard nommé JVlalch; il entendit de sa bouche sa romanesque histoire qu'il voulut écrire dans la suite, moins pour iixer ses souvenirs, que pour offrir à l'édification des fidèles le tableau consolant d'une vertu éprouvée, sortant de la lutte victorieuse et triomphante. Malch vivait dans la compagnie d'une femme toute décrépite, et ce spectacle rappelait à Jérôme Elisabeth et Zacharie, n'eût-ce été le petit Jean qui manquait au groupe. Cependant, notre saint était curieux de connaître la nature des liens qui unissaient les deux bons vieillards : les voisins disaient que c'étaient deux saintes âmes bien agréables à Dieu, ils n'en savaient pas davantage. Jérôme fut à la

' Vita Malclti monaclii, t. IV, pars I, p. î)l.

source, et Malch consenlil à lui faire le récit de ses aventures.

Il était né à Nisibe, et avait embrassé, jeune encore, la vie monastique malgré sa famille, qui perdait ainsi son unique héritier. Après un long séjour au couvent, il reprit, sans tenir compte des prières ni des larmes de l'abbé, le chemin de sa patrie pour consoler sa mère devenue veuve et pour prendre soin de sa fortune. Dieu permit qu'en traversant les déserts de Chalcis, entre Béroé et Édessa, il tombât entre les mains d'une bande d'Ismaëliles qui fondirent à l'improviste sur la petite caravane. Depuis, ces forbans du désert n'ont pas changé, leurs habitudes sont les mômes, on "reconnaît les Arabes de nos jours dans ceux que Jérôme nous a dépeints. Les voilà bien, tels que Malch les lui avait représentés, montés sur des chevaux ou sur des chameaux : ils ont les cheveux longs et retenus par des bandelettes; demi-nus, ils sont enveloppés dans un manteau et portent de larges babouches; des carquois pendent de leurs épaules, ils portent à la main leurs arcs détendus et de longues javelines. Ils ne viennent pas pour combattre, mais pour piller; ils se nourrissent de chair à demi crue et boivent du lait de chameau \

Malch devint l'esclave d'un chef de tribu qui lui confia le soin de ses troupeaux. Quand il se présenta devant la femme et les enfants de son maître, il dut les adorer % c'est-à-dire se prosterner devant eux, selon la coutume encore aujourd'hui observée chez les Orientaux.

Les jours succédèrent aux jours, et Malch ne trouvait point trop pesante la chaîne de son esclavage ; ses fonctions le faisaient songer à Jacob, à Moïse qui, eux aussi,

' Vit a, id., p. 92..

-Idem.

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