‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 48 sur 236 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

avaient élé pasteurs dans ces mêmes contrées. Il remplissait sa lâche avec une fidélité, un soin, qui ne lardèrent pas à lui concilier la bienveillance du chef ismaélite. Pour récompenser son zèle, celui-ci voulut lui faire épouser une femme qui partageait sa captivité ; elle avait été faite prisonnière en môme temps que Malch, et emmenée par le même maître, tandis que son mari passait au pouvoir d'un autre Arabe. C'est pourquoi Malch refusa d'accepter la faveur que lui proposait l'Ismaélite. Il aurait payé de sa vie son refus d'obéir, si la femme n'avait trouvé, dans une héroïque inspiration de sa vertu, le moyen de tout concilier. Ils se firent réciproquement la promesse de vivre ensemble comme frère et sœur; cette simple et respectueuse union suffit pour les rendre agréables à leurs maîtres.

Tout à coup Malch se sentit pris du désir de fuir et de retourner au monastère qu'il avait quitté. Ces pensées lui étaient venues à l'esprit un jour qu'il s'était arrêté devant une fourmilière. Ce petit tableau est d'une grâce et d'une vérité charmantes : k Les fourmis se pressaient (^ dans un étroit sentier, portant des fardeaux plus grands « que leurs corps. Celles-ci traînaient des graines au « moyen des tenailles dont leur bouche est armée : « celles là rejetaient la terre de leurs trous : d'autres « construisaient des terrasses pour empêcher l'eau de « pénétrer dans leurs habitations. Les unes, prévoyant « l'hiver, coupaient les graines, de peur que l'humidité « ne changeât bientôt leurs greniers en guérets ; on en « voyait qui portaient avec un deuil solennel les cadavres « de leurs compagnes. Ce qu'il y avait de plus admirable « dansunesigrandefoule, c'estquelesallantsnegènaient « en aucune façon les venants : môme, s'il arrivait à « une fourmi de succomber sous le poids de sa charge,

« d'autres, pour lui aider, venaient mettre leurs épaules « sous le fardeau. » En lisant ces lignes, ne les diraiton pas tombées de la plume de Bulfon, ou mieux, ne croirait-on pas entendre La Fontaine raconter ses impressions, ce jour où, invité à dîner, il arriva trop tard, parce qu'il avait en chemin accompagné le convoi d'une fourmi et ramené à la maison le cortège funèbre?

De concert avec sa généreuse amie , Malcli prit la fuite. On les poursuivit, et ils allaient être atteints lorsqu'ils cherchèrent un refuge dans une caverne qui s'offrit à leurs regards : c'était l'antre d'une lionne. Elle s'élança sur le maître et l'esclave lorsqu'ils y pénétrèrent pour s'emparer des fuyards, et, en un instant, ils furent mis en pièces. A cette vue, les deux fugitifs demeurèrent saisis d'épouvante : ils étaient bien surs d'être délivrés de l'esclavage, mais ils tremblaient à tout moment de voir fondre sur eux la bêle féroce, qui ne les avait sauvés que pour les dévorer. Après une nuit d'angoisses, au malin, la lionne emporta son lionceau et prit sa course vers le désert. En sortant de la caverne, Malch et sa compagne aperçurent les dromadaires de leur maître qui ruminaient à quelques pas. Ces rapides montures les eurent bientôt conduits au camp des Romains, et le tribun les envoya trouver Sabinianus, alors gouverneur de la Mésopotamie", qui acheta les chameaux, laissant les deux esclaves ainsi affranchis libres de s'en aller où bon leur semblerait.

Ce petit drame intéressa si vivement Jérôme que, dans sa retraite de Bethléem, il se rappelait ces souvenirs toujours présents à sa mémoire, pour en faire un charmant récit à la suite des Vies de saint Paul et de saint

* Vita,id.,-p. 93.

' Ahhien Mabcellin, liv. XVlll c. vu.

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